12.12.2007
Green's Lament

Le jazz, c’est un peu comme le quinté du prix de l’Amérique. A chaque saison ses cracks. Beaucoup sont préalablement pressentis pour participer à la course. Seule une vingtaine des canassons gagnent le droit d’y participer. Sur la ligne d’arrivée, seuls cinq d’entre eux se voient offrir une couronne de laurier.
C’est le grand écrémage. La grande sélection tout le long de l’année.
L’histoire de Grant Green (et de nombre de musiciens de jazz des années 50-60) est à cette image…
L’entame n’a rien d’extraordinaire. Grant Green naît à St Louis, dans le Missouri, en juin 1935 (certaines sources mentionnent 1931).
Précoce, il tient ses premiers engagements vers l’âge de 12 ans. Il enregistre pour la première fois sous le leadership de Jimmy Forrest avec une autre jeune loup nommé Elvin Jones (batteur de Coltrane notamment). Puis, le jeune guitariste rencontre Lou Donaldson, sax tendance bouge-tes-fesses de l’écurie Blue Note.
En 1959, Donaldson ramène Green dans ses valises et Alfred Lion, le patron du label, sorte de Pygmalion mécène au cœur d’artichaut tombe en pamoison. Au lieu de tester Green en tant que porteur d’eau (sideman), tel que le veut l’usage, il lui offre d’emblée le haut de l’affiche.
Pour le résultat suivant : entre 61 et 65, Green sera le plus prolifique musicien frappé du sceau Blue Note ; atteignant l’improbable total de 69 participations en tant que leader ou sideman (avec Hancock, Donaldson, Big John Patton, ou Hank Mobley entre autres) à des sessions d’enregistrement, soit presque 14 sessions par an (certaines sessions n’ont pas donné lieu à parution immédiate d’album correspondant).
La quantité s’accordant assez mal avec la qualité, sa carrière ne pouvait être qu’une espèce de copié-collé de la vie du jazzman moyen, coincée entre les mâchoires de l’étau, entre besoin d’expériences et nécessité de compromission avec le marché.
A ce jeu là, certains ont perdu gros. Green y a certainement perdu sa place au panthéon des grands musiciens du jazz, à trop sucer la roue commerciale, à trop se perdre en productions niaiseuses, vaguement funky pour pensionnaire du troisième âge féru de croisière sur le nil.
Green éreinta en fait sa carrière à ménager chèvre et chou, à tenter de vendre des disques puis à tenter d’en faire, à touiller de saumâtres soupes à l’eau pour mieux se consacrer à la confection d’autres royales gelées. Le grand écart entre purisme et nécessité de bouffer correctement.
Comme je l’ai dit plus haut, d’autres ont été plus mal lotis et se sont retrouvés à travailler à la chaîne où à la Poste. On fait ce qu’on peut dans le meilleur des mondes ; n’est pas Miles qui veut. Tous les labels ne furent pas aussi mécènes que Blue Note et lorsque Green passa chez Verve (entre autres) il n’eut plus d’Alfred Lion pour lui laisser carte blanche. Le reste de sa carrière ne fut plus consacrée qu’à la subsistance, qu’au cacheton.
Voilà pour le survol. Rapprochons nous lentement.
1963. Une session se déroule tranquillement au Rudy Van Gelder Studio.Il est minuit passé, dans le New Jersey. Les loupiotes des potentiomètres clignotent encore dans la pénombre. Van Gelder, l’ingé son le plus célèbre de l’histoire du jazz, tronche de puceau béat surplombant un nœud pap’ du plus mauvais effet et Alfred Lion ne sont pas encore près de se pieuter.
Green s’est constitué un groupe aux petits oignons. Joe Henderson (sax ténor), Bobby Hutcherson (vibraphone) et Duke Pearson (piano) l’entourent, en plus d’une section rythmique à l’épreuve du feu (B. Cranshaw à la basse et Al Harewood aux mailloches). La plupart des double-croches sont déjà dans la boite. Il ne reste plus qu’un titre, composé par Pearson, à enluminer.
Comme le veut la tradition, malgré le statut de leader de Green, c’est à Pearson d’en décliner le planning interne. Combien de mesures, qui prend le solo et dans quel ordre. Vu ce qui est déjà sur bandes, il faut que le morceau n’excède pas les sept minutes (on est encore à l’ère du sillon).
Le thème fait 16 mesures (une mesure est un temps complet, en l’occurrence, sur le présent morceau, en écoute par ailleurs, la somme de quatre temps mort). Green prendra le premier lead, sur deux fois le thème. Prendront le relais, dans l’ordre, Pearson, Henderson et enfin, Hutcherson sur 32 mesures chacun. Le thème sera repris une fois pour finir. Pearson coche des cases imaginaires. Sept minutes, pas davantage à bout de nez.
Le titre s’intitule « Idle Moments » pour dire les moments paresseux, de quiétude, les moments de rien. Lent, distendu, mélancolique et paresseux, le thème est comme la corde qui tient en suspension un hamac d’un arbre l’autre.
Dès le début, le groupe déborde du planning fixé par Pearson. Le thème est joué deux fois 16 mesures au lieu d’une seule.
Green y pose son art délié avec une allure d’abeille endormie. Les 32 premières mesures de son solo sont éclatantes de sérénité. Le style Green est une expression contemporaine de la fluidité. Toute virtuosité superflue en est absente. Les notes ne s’entrechoquent pas.
C’est la recherche d’un son, la quête d’une justesse, d’une harmonie permanente. Une expression du zen, du feng, avec piafs (ou poneys), gravier concentrique et ruisseau paisible. Green est comme un charmeur de serpent qui envoûte le serpent et finalement s’envoûte lui-même. Il prend un troisième tour de solo, puis un quatrième. Et progresse dans cette quête de beauté, d’harmonie, de magie, d’unique immédiateté.
Enfin, il laisse le témoin à un Pearson déjà légèrement inquiet sur l’inéluctable course de la trotteuse. Celui-ci, d’habitude si appliqué expulse son solo vite fait bien fait, sans accrocs, sans à coups. Une forme de résurgence soucieuse baignant dans un océan de paix. Quand il se retourne vers Henderson, il distingue une aura, le prémisse d’une lévitation, et en effet, lorsque le saxophoniste prend son inspiration et qu’il souffle à l’intérieur, le son est d’une pureté inouïe, presque surnaturelle.
Le solo d’Henderson ressemble à une entité. Il est dépouillé d’aspérités, lui qui aime tant les consonances rauques, les swings cradingues, les déconstructions et les silences. Malgré les clins d’œil de Pearson, Henderson déroule son talent comme bon lui semble, tout en rondeur (on croirait entendre Sonny Rollins), une fois n’est pas coutume. C’est un Idle Moments. Rien d’autre ne compte.
Anxieux, Pearson ne cesse de regarder en direction de la console technique. Le gros Alfred jette des petits coups d’œil à sa montre, mais continue d’écouter, sans signe d’agacement ou d’inquiétude. Pearson fait quelques gestes en direction de Hutcherson pour qu’il passe son tour mais celui-ci regarde ailleurs et entame son solo, presque identique, comme contaminé par celui de Grant Green. Lorsque Pearson cligne de l’œil pour que tous entament le thème final, seul Henderson regarde ailleurs, mais malgré cela, le groupe achève enfin le morceau, sans discordance (ce qui sauvera le morceau car aucune retouche post-enregistrement n’était possible à l’époque, limites techniques obligent…)
Le silence ne dure guère. Le gros Alfred fait irruption dans le studio et demande à Pearson : « tu sais combien de temps vous avez joué ? ». Pearson balbutie une réponse : « neuf dix minutes !? ». Alfred se marre : « vous avez fait ça en 15 minutes ». Rien que ça.
« C’était franchement très bon les gars mais essayons tout de même de redimensionner le titre afin qu’il tienne dans la boite. »
Minuit. Une heure du matin. Ils vont tout refaire, suivant le bon planning, en sept minutes. Mais le résultat sera nettement moins équivalent. Sans magie. Sans géniale paresse.
Finalement la première version sera gravée sur le sillon, au détriment d’un autre morceau de la session, réduit à peau de chagrin.
La vie et la carrière de Green (chez les jazzmen, les deux sont indissociables) seront sans cesse à cette image ; un compromis avec le temps, avec les minutes, les exigences du marché, peuplées d’allers et retours entre mauvaises productions et aventures joyeuses. Entre frénésie de jouer et besoin de vivre. Entre urgence, immédiateté, idle moments et temps qui passe.La trotteuse de la vie tourne aussi. Tout au bout de cette course, Green passe la majeure partie de l’année 1978 à l’hôpital. La vie, sa capacité d’érosion laissent la maladie gagner son corps.
Le 31 janvier 1979, il s’échappe pourtant de son mouroir, contre l’avis de ses médecins. Parce qu’entre autres, il a six marmots à nourrir. Parce qu’entre autres, on ne sort du jazz, par tradition, que les pieds devant. Qu’on entend le souffle fort des jeunesses lentement perdre en vigueur, puis s’éteindre, dans le pathos et dans la mort. Vivre, c’est jouer et jouer, c’est vivre. Il envoie les toubibs au diable, prend sa voiture et roule droit devant pour se rendre à New York où un engagement l’attend. Pour jouer peut-être une dernière fois, un funk sans âme et sirupeux. Glisser entre deux compos mal ficelés, un éclair de révolte, sans que personne ne s’aperçoive de rien. Qu’importe, les billets verts sont une belle anesthésie pour les amours propres récalcitrant.
Mais sur le trajet, son cœur prend la tangente et s’éteint brusquement. La voiture sort de la route et s’écrase un peu plus loin, emportant son dernier souffle, ses fantasmes de dernière note.
Depuis sa mort, malgré le relatif discrédit qui pèse sur son œuvre, le label Blue Note pour lequel il fut si prolifique ne cesse de sortir de l’ombre des sessions oubliées (à écouter, le sublime « Matador », enregistré en compagnie de Elvin Jones et de Mc Coy Tyner), témoignant mieux de son indéniable talent, constituant une mise en relief de sa vie, de son talent, et au delà, de l’Histoire du jazz.
L’Histoire du jazz est ainsi faite qu’elle encense des musiciens qui ne le méritent pas, et méjugent hâtivement certains autres au destin plus contrarié. Destins contrariés par l’existence, par la dureté du métier, de ce Jazz Sacerdoce. Avec le temps, les murs prennent une teinte défraîchie, de grosses plaques de peinture dégringolent jusque sur le sol et dévoilent enfin la vérité derrière l’illusion.
Le jazz n’échappe pas à cette règle.
discographie idéale et subjective
Tivitioub,
désolé d'avance pour la longueur de cette note...
15:45 Publié dans Concerto pour trio-virat | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note



Commentaires
Dans notre univers de lentilles...vertes, tu ne pouvais pas inaugurer tes chroniques sans débuter par Grant Green (beau traitement de l'image au passage). Trés évocateur fragment de l'histoire du jazz, à une époque difficile pour cette musique émergente et surtout pour ses interprétes.
On passe allégrement du contexte social de l'époque à la psychologie du personnage, de l'ambiance des séances d'enregistrement à la musicologie la plus précise.
Ce qui rend la tristesse de cette vie et la dureté des temps trés fluide et passionnante à lire. Le tout agrémenté de détails soignés et de comparaisons suggestives dont celle de l'"abeille endormie" est sûrement la plus métaphorique.
Alain Gerber, chroniqueur de jazz sur France Musiques et romancier à ses heures, a un successeur tout désigné.
Dans le domaine musical, il n'ya sûrement qu'en jazz où l'entente entre les interprétes, la confiance en l'autre, aboutissent à une certaine euphorie, une fusion sans confusion, génératrices des productions de génie.
Malheureusement pour nous, pauvres auditeurs, ces moments uniques sont rarement retranscrits sur le vynile, pardon, le CD.
Pour les artistes de notre époque, l'herbe est-elle plus verte ?
Duga
Saint Louis Blues
Ecrit par : Duga | 12.12.2007
Oh non, elle n'est pas trop longue ta note, elle n'est que trop magnifique!
Une vraie tranche de roman,
avec des vrais morceaux de styles télétubsiens dedans.
On y est, à Hackensack,
dans l'ambiance du studio nocturne,
avec les musiciens, le producteur, l'ingénieur du son,
avec les contraintes et une liberté à trouver, à dégager de sa gangue.
Danser dans ces chaînes comme dit Nietschze.
Trouver la voie entre nécessité et liberté, c'est à dire invention, création...
c'est le travail de toute une vie, de toute vie.
Tu le sais, je ne suis pas un fan authentique de Grant Green.
Je suis généralement tombé sur des enregistrements pas terribles.
Mais tu as su trouvé les pépites qui sauvent son oeuvre,
et je vais retourner écouter ça de près.
Là il est plus d'une heure du matin.
Je travaille toujours sur des illustrations à rendre demain.
Je fais une pose en te lisant, en t'écrivant.
Pour fêter ça, j'écoute dans mon casque LE Grant Green que j'ai parmi mes disques.
C'est "Alive!", un enregistrement en publique du 15 Aout 1970,
enregistrer dans un club Newark, New jersey.
Oh! bien sur, c'est de la musique pour danser,
pour passer du bon temps,
ça n'a pas l'ambition de revolutionner la musique ni même le jazz,
c'est juste pour "laisser le bon temps rouler", comme on dit en Louisiane.
"Let the good time roll"...
Comme toujours dans la musique funk ou funky,
le propos est très érotique dans sa forme même :
il s'agit de prendre son temps,
d'alterner douceur et puissance,
détente et tension,
écoute de l'autre,
prendre et donner...
C'est là qu'il y a du génie dans cette musique,
dans cette façon d'habiter le temps et les contretemps,
de se loger dans le tempo,
de rendre vivante la pulsation,
de rendre la musique amoureuse.
Pour ce faire, Green n'est pas seul.
Il est épaulé par Idriss Muhammad à la batterie,
qui fait toujours merveille dans ce genre de contexte funky,
Claude Bartee au saxophone ténor,
tu te rend compte,
Claude Bartee, un inconnu!
un gars qui joue pourtant très bien, avec beaucoup d'âme et de coeur, beaucoup de sensibilité,
et il est devenu quoi ce type? dans quelle trappe est-il tombée?...
idem pour les autres Neal Creque à l'orgue, Ronnie Foster à la basse Joseph Armstrong aux congas....
Bon, j'y retourne.
PS : dans la série des petits hommes verts à la guitare,
il y a aussi Freddie Green, beau guitariste chez Count Basie....
PS2 : j'ai bien noté ta petite allusion aux poneys!
PS3 : Beabab va encore dire que j'écris des hymnes à mes idées...
Ecrit par : doudourou | 13.12.2007
Merci les amis. Vous me touchez beaucoup. J'espère que certains lentilleurs découvriront cette musique aux allures simples mais à la vérité profonde (comme cette très très belle version de "My Favorite Things", sorte de compromis entre aventure et joie de jouer...)
@ Doudourou :
"Claude Bartee au saxophone ténor,
tu te rend compte,
Claude Bartee, un inconnu!"
Alors là, tu me la bouches ! Qui ça peut bien être...
Parfois, au détour d'un disque apparait un illustre inconnu particulièrement talentueux...
Là, j'écoute un live du vieux Earl Lavon Freeman...
Peut-être le sujet d'une future chronique...
Et j'attend que tes poneys mettent bas afin de savourer tes mots sur Monk...
@ Duga
Gerber est une belle référence, en terme d'humilité surtout. Ce type est un livre à lui tout seul et il a toujours une approche sans chichis. Il n'a rien d'un pédant comme son équivalent à Radio France, Claude Carrère...
Ecrit par : télétubs | 13.12.2007
Parfois, quand le nom est complétement inconnu,
il s'agit d'un pseudo,
un musicien en fait prestigieux mais ne pouvant pas enregistrer pour telle ou telle maison de disque pour des raisons de contrat et d'exclusivité.
Ainsi Charlie Parker a joué une fois sous le nom de Charlie Chan, je crois...
Pour ce Bartee, je serais tenté de le croire, mais je n'en sais rien.
Tu le connais ce "Alive"?
Ecrit par : doudourou | 13.12.2007
Pas du tout. Il faut que je me le trouve, ou si tu le veux bien, tu peux me le sillonner.
J'ai un autre live, mais pas bon du tout. AT the Lighthouse. C'est franchement endormi si tu veux mon avis.
O fait, j'ai un petit cadeau pour toi, qu'il faut que je t'envoie pas mail. C'est pour t'aider à fignoler le poney, un truc pour ton casque.
La plateforme (http://boomp3.com) sur laquelle renvoient les liens "à écouter" de Green, permet de mettre sa propre musique en partage. Tu uploades et après ton titre a une adresse url que tu peux communiquer à qui bon te semble...il y a aussi un lecteur mais j'ai été incapable de l'intégrer sur la lentille. Dommage, mais c'est juste un détail. Les notes sont là.
Je vais t'uploader un truc et t'envoyer les liens...
Tu vas voir (ou entendre) ce que tu vas voir...
Je t'assure que ça vaut le déplacement...et l'écoute.
Ecrit par : télétubs | 13.12.2007
Ecrire un commentaire