27.01.2008

Les Climats, ou les délires de la critique

Les Climats, film turc de Nuri Bilge Ceylan, figure en bonne place dans le palmarès des films 2007 des lecteurs de Télérama et en 3e place du palmarès du magasine.

Le réalisateur, qui tient le rôle principal avec sa compagne dans la vraie vie, est l’auteur du film Uzak, que je n’ai pas vu.

Il est aussi photographe, et son site http://www.nuribilgeceylan.com/gallery.php?mid=3 vaut le détour, pour la partie Turkey Cinemascope tout au moins, l’autre étant un peu immature et maniérée à mon avis.

Sur Allociné, la critique presse de son film « Les Climats » est dithyrambique avec une dizaine de critiques à 4 étoiles, c’est dire.

 

Je crois que Nuri Bilge Ceylan est une sorte de précurseur dans sa façon de filmer. Son film, d’1h37, est une succession de longs plans fixes de 2 mn d’une photographie sans défaut, et par exemple, on peut quasiment voir le reflet de ce qu’il y a devant Bahar dans une larme qui coule à la vitesse d’un cm par minute, sur son profil gauche – on voit rarement le droit.

Compte tenu des éloges faites à Nuri, il est sur la bonne voie pour inventer le film – succession de photos, comment ça va être révolutionnaire !

 

2a0f443e7e98f3c2a5546e60fc0dc9f8.jpg (profil gauche de Bahar l'été)

 

Le réalisateur joue donc le rôle de Isa, un homme assez mutique et qui a environ 45 ans, et sa compagne dans la vraie vie incarne sa compagne dans le film et elle semble plus jeune que lui.

Je vais vous raconter l’histoire alors si vous avez l’intention d’aller voir le film, ne lisez pas ce qui suit, ce sont des spoilers, et ça vous gâcherait le suspens.

 

Alors le film est découpé en trois parties, qui représentent trois climats différents haha.

D’abord, l’été.

On voit Bahar à moitié cachée derrière un gros pilier d’un temple genre grec en ruine, qui du profil gauche montre qu’elle n’est pas contente. Elle regarde Isa qui fait des photos des grosses pierres.

Puis après ce premier plan séquence éblouissant, elle s’approche d’Isa, qui lui dit « tu t’ennuies ? » et elle elle répond « non » et s’éloigne nonchalamment dans la garrigue, pour s’asseoir sur un rocher et le regarder de loin, et pleurer.

Dans le plan séquence d’après, on les voit à table avec un couple ami, qui leur dit qu’ils sont bien installés, mais qu’à part le climat, il n’y a pas grand-chose d’intéressant dans le coin. Isa fait comprendre à son copain que sa compagne Bahar fait à moitié la gueule et que c’est pour ça qu’il est un tantinet contrarié et on apprend à cette occasion qu’il est prof de fac et elle directrice artistique sur une série télévisée.

Puis on les voit sur le bord de la plage, et lui s’amuse à l’enterrer sous le sable et ça la fait rigoler sauf quand il enterre son visage et là elle se réveille en sueur et en le regardant d’un air méchant, alors il lui dit que c’est dangereux de dormir au soleil.

Puis, ils rentrent tous les deux en scooter, et elle a une pulsion mutine et lui cache les yeux et évidemment, ils se retrouvent au sol. Isa est très en colère et la secoue et menace de la jeter dans le précipice qu’il y a à coté, et si elle est pas folle non ? Elle crie puis s’éloigne en pleurant beaucoup, si on peut plus plaisanter …

d5e912375a490195aa73fc84562a2235.jpg (nos deux héros avant qu'elle lui fasse le coup de "coucou devine qui c'est")

La conclusion de tout ça c’est qu’il lui propose de se séparer.

On passe donc à l’automne et il pleut pas mal, on est à Istanbul. Isa donne un exercice à ses élèves, il faut qu’en un quart d’heure ils comparent deux photos de temples en ruines.

Après dans le bureau très encombré qu’il partage avec son collègue, ils papotent un peu et ils conviennent d’aller faire un tennis. A cette occasion ils échangent une plaisanterie, puisque Isa dit « même s’il pleut ? » et l’autre lui dit ben oui, et conclue en disant « même s’il neige » et ils rigolent bien alors là.

Après, au sauna – on suppose que c’est après la partie de tennis – le collègue lui explique qu’il s’est révolté contre sa future femme alors qu’il était convenu qu’ils se marient parce qu’un jour, il a vu pointer contre lui « un doigt accusateur ». C’était parfaitement inadmissible et il lui a bien expliqué et maintenant tout va bien, elle a compris.

Dans une librairie, Isa rencontre des ex amis, et il débarque le soir chez la femme, qui est assez glamour dans sa façon de s’habiller et a un rire provoquant. Elle est assise sur le canapé et fume et lui se met en face et picore dans un plat de noisettes, qu’il gobe en les attrapant au vol. Il lui en lance une qu’elle gobe aussi et après une autre mais elle choit. Isa la ramasse, souffle dessus, la propose à la femme, qui refuse et la rejette, s’en suit une scène de viol à laquelle la femme participe avec un certain entrain. Il se retrouve par terre et finisse par ramper en se bagarrant jusqu’à la noisette qu’il essaie encore de lui faire ingurgiter mais elle veut vraiment pas.

9006c0be848af36b277b28f2388f7acf.jpg (la copine avant qu'il lui fasse le coup de la noisette à gober)

Après ça, en papotant négligemment, elle lui annonce que Bahar est partie dans l’Est sur un tournage.

Puis on voit Isa chez sa maman qui lui coud son pantalon, on croit que c’est qu’il est déchiré par ses acrobaties sexuelles mais non, elle lui faisait l’ourlet. On voit aussi son papa qui explique qu’il met toujours un bonnet maintenant parce que ça fluidifie le sang du cerveau. Ils ont l’air gentil ses parents.

Dans la série de plans séquences de l’hiver, Isa part retrouver Bahar sur le tournage qui semble être dans les montagnes paumées et il neige pas mal.

Il lui achète une petite boite à musique qui joue un air sirupeux – genre « j’attendrai ton retour » mais je ne sais plus – et va lui offrir en lui disant qu’il a changé et qu’il veut se marier et avoir des enfants. Il lui demande de quitter le tournage et de rentrer à Istanbul avec lui.

Elle l’envoie balader mais débarque quand même dans sa chambre d’hôtel la nuit, et elle s’allonge sur son lit.

Au matin, lui est assis près d’une table et elle se réveille de super bon poil, en lui racontant un rêve merveilleux dans lequel elle a revu sa maman en volant au dessus d’un cimetière.

Puis il lui dit qu’elle ferait mieux de se dépêcher pour ne pas louper le début du tournage et que lui a un avion à prendre alors elle change de tête radicalement.

Pour les deux derniers plans séquences, on voit un extrait du film. Sous la neige, une femme jure vengeance accroupie devant une stèle, pendant qu’un soldat armé d’un fusil vient la chercher, mais comme un avion passe, ils stoppent le tournage.

On voit le profil gauche de Bahar qui regarde l’avion puis une larme qui coule. Puis on voit un village au loin sous la neige qui tombe, un village genre celui qu’il y avait sur les affiches électorales de la Force Tranquille , mais sous la neige donc.

495c89d49b737f187fd1888128d3ac59.jpg (profil gauche de Bahar l'hiver)

Pendant ce plan séquence, on peut essayer de comparer la vitesse de chute des flocons de neige avec celle de la larme de Bahar, ça occupe.

 

Ma mère a dormi pendant tous les plans séquences sans avoir rien loupé du film.

Ce qui m’a surprise, c’est de ne pas entendre plus de ronflements.

Le couple très bobo d’à coté a commenté : « c’est un beau film » a-t-elle dit, « mouiiiiiiii un peu lent » a hasardé le monsieur pour ne pas trop contrarier la dame. « C’est normal, c’est la description des sentiments » qu’elle a argumenté.

 

Moi ce que je dis, c’est que les critiques de presse sur ce film, c’est totale arnaque.

 

Audine

Commentaires

Je n'ai pas lu tout ton post, Audine,
(t'est bien rentrée?)
je vais le faire,
mais là je réagis à chaud.

Et bien moi j'ai bien aimé ce film!
Beaucoup même, il m'a beaucoup marqué.

Je l'ai vu l'an dernier, alors que j'étais de passage à Marseille.

J'ai bien aimé ce rythme lent,
cette légère torpeur dans laquelle je n'ai eu aucun mal à m'installer,
comme dans un Ozu ou un Bergman ou un Antonioni,
ou encore comme dans un gros roman russe,
au long cours majestueux.

Face à ces plans fixes je me suis senti attentif à tous les signes,
à tout ce qui peut arriver,
au moindre frémissement de l'action et des sentiments.

De plus j'ai trouvé magnifique les couleurs, les lumières, le spleen d'Istanbul.

J'ai trouvé la dernière scène d'"amour" magnifique, déchirante.
Et complétement convaincant de filmer cela en très gros plan.

Vraiment c'était une très belle expérience de cinéma.

Alors traite moi de bobo, de snob, ou de je ne sais quoi!

Nous, pour moi la critique n'est pas "délirante",
elle signale un auteur qui propose une nouvelle façon de filmer,
un nouveau territoire.

Après on peu préférer les cavalcades, les courses poursuite, les chevauché, les courses poursuites, les fusillades, tout ce qu'on connaît déjà par coeur, mais ça n'invalide pas une autre forme de cinéma usant d'un autre tempo et d'une autre temporalité.

De toute façon "les Climats" reste un film mille fois plus trépidant que ceux de Sharunas Bartas, cinéaste lituanien ("Few of us"...),
dont Wikipédia nous dit "son cinéma fascine par la longueur de ses plans fixes, liée à la contemplation des déserts"...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Sharunas_Bartas
J'aime d'ailleurs beaucoup ce cinéaste, certes très confidentiel.

Ecrit par : doudourou | 27.01.2008

A vous deux ont peut se faire un avis assez juste du film !
C'est ce qui s'appelle ne pas être d'accord de facon objective..

Audine c'est bon de te lire, tu prends trop souvent des vacances !

Ecrit par : grazie | 27.01.2008

Houlà je n'ai pas dit que tous ceux qui avaient apprécié le film étaient des bobos, c'est juste le couple à coté de nous !
Ce qui me frappe et qui m'a poussée à écrire aussi sur les critiques cinés, c'est l'unanimité d'une critique, alors que le moins qu'on puisse dire c'est que le film partage les spectateurs (c'est ce qu'on voit en lisant les critiques spectateurs sur Allociné et même sur Télérama).
Ce que je concède au film, c'est la beauté des images.
A part ça, je trouve qu'il n'y a aucune vision des personnages même principaux, quasiment pas de dialogue - pour montrer la fin d'une relation, c'est embêtant - et même que le comportement des personnages est erratique. Ils ne sont pas attachants, voire même ils sont antipathiques.
Bon, on ne l'a pas senti de la même façon effectivement !
Je crois qu'il y a des nuances entre "trépidant" et "avec de l'action".
Un film comme "ivre de femmes et de peintures" par exemple, n'est pas du tout ennuyeux.
Il n'a rien de trépidant.
D'ailleurs j'en ai assez un peu des films avec violence et révolvers, et j'hésite pour ça à aller voir le film des frères Coen.

Oui je suis rentrée hier sans problème.
Courbet était une superbe exposition, j'ai failli t'appeler pour t'en parler. Vraiment, je n'aime pas spécifiquement, mais quel dessinateur, et quel ecclectisme. Plein de toiles que je ne connaissais pas (par exemple, les tableaux de chasse, sur fond de neige d'aileurs, exposés dans une salle repeinte en bleu froid, qui mettait extrèmement bien en valeur les oeuvres).
J'ai vu aussi Giacometti, mais je le trouve un peu limité justement, pas très renouvelé dans ses oeuvres. Sympa. Comme le personnage d'ailleurs, il avait l'air assez équilibré et heureux de vivre.
Puis, revisite avec ma mère du 5e étage de Beaubourg, les Modernes (pas les Contemporains), halalala ...
Sur le plan ciné, j'ai vu "Reviens moi" (qui est très très romanesque, faut être prévenu, avec des scènes hallucinantes de la côte normande en 39-40 et des scènes super belles au début, de la vie aristocrate anglaise) et "le rêve de Cassandre". J'ai bien apprécié Woody Allen.

Grazie : retrouver les Lentilles fait partie de mes plaisirs du retour !

Ecrit par : Audine | 27.01.2008

C'est bon à savoir !
J'avoue que moi aussi j'aime bien retrouver les lentilles même si je pars pas très souvent !

Ecrit par : grazie | 27.01.2008

"Ce qui me frappe et qui m'a poussée à écrire aussi sur les critiques cinés"
ça, il faudrait en être sûr, as-tu consulter toute les critiques?
je sais que Télérama a apprécié,
et peut-être Libé, je ne sais plus,
mais je suis sur qu'il y a bien du avoir des critique réservées.
A nouveau le rôle de la critique est, me semble-t-il, de pointer, voir d'encourager une nouveauté, une tentative audacieuse, une voie nouvelle, afin qu'elle trouve son publique.
Je sais à présent que des productions culturelles peuvent être encenser par la critique, mais je devine que cette voie là, ça n'est pas pour moi, ça n'est pas ce qui me botte.
Mais pourtant je ne dit pas que la critique est délirante : je comprend qu'elle promeut un domaine de la culture qui ne m'intéresse pas personnellement, mais qui a cependant sa valeur, sans doute.


"Ce que je concède au film, c'est la beauté des images."
C'est déjà pas mal!
Moi c'est ce que je préfère dans les film, l'aspect image, trop de dialogue m'ennuie souvent.

"... quasiment pas de dialogue - pour montrer la fin d'une relation, c'est embêtant -"
alors là je m'inscris totalement en faux!
La fin d'une liaison, justement, ça n'est pas forcément très bavard ni très loquace.
N'est-ce pas justement quand le dialogue n'est plus possible que se profile la fin d'une liaison?

"Ils ne sont pas attachants, voire même ils sont antipathiques."
et alors, où est le problème, pourquoi les personnages devraient être forcément positifs et attachants?

"D'ailleurs j'en ai assez un peu des films avec violence et révolvers"
alors tu veux des films ni avec silences, ni avec revolvers...
t'as pas très envie d'aller au ciné alors!

Ecrit par : doudourou | 27.01.2008

4 étoiles :
L'Humanité
Télérama
Libération
20 Minutes
Le Monde
Les Inrockuptibles
Première
Elle
Positif
Brazil
trois étoiles :
Chronic'art.com
TéléCinéObs
MCinéma.com
Le Journal du Dimanche
Score
deux étoiles :
Le Nouvel Observateur
Ouest France
Le Figaroscope
aVoir-aLire.com

(consultable sur Allociné.fr)

alors avec un tableau pareil, oui ça ressemble à du dithyrambique.
(je te sens un peu tendu sur la défense du film ?)

Je n'ai pas dit "positif" pour les personnages. Attachants, dans le sens où on a envie de s'intéresser à eux, oui.
Mais làs, ils ne s'intéressent déjà pas à eux même et le réalisateur ne nous dit rien sur eux (à part que lui sait gober des noisettes et qu'elle fait des rêves bizarres) ...

Dis, entre silence et revolvers, tu es sûr qu'il n'y a pas une petite place ??? ou tu joues sur la mauvaise foi histoire de discuter ? :)
Si au ciné, y a Didine qui a l'air pas mal, je vais peut être tenter de voir "la visite de la fanfare", "garage" s'ils le laissent et peut être effectivement je n'irais pas, après tout, 3 films en une semaine, je peux laisser passer un peu de temps. Mais ces trois là n'ont pas l'air d'être silencieux, ni comporter des scènes avec flingue.

Ecrit par : Audine | 27.01.2008

Ecrire un commentaire