01.03.2008
Sortie de route
Pourtant je reste persuadé que je l’avais serré, ce putain de frein.
Je rentrais de chez une nana, l’Ipod vissé dans les oreilles. De temps en temps, petites expéditions, et Marie Ange elle faisait semblant de rien voir et rien savoir. Je crois qu’elle s’en foutait total. Certaines nuits, je mettais un tee shirt pour camoufler des traces trop voyantes et basta. Pas la peine de provoquer non plus.
J’t’assure à ce moment là, je bandais quand j’voulais.
Ma queue était branchée direct sur mon cerveau, via les yeux. Je voyais, je voulais, je bandais. Un truc du genre ouvrir une canette quand tu as l’idée que tu pourrais avoir soif.
La bagnole a glissé sur le chemin le long de la maison, elle a filé droit direct dans la piscine. La première margelle lui a fait lever le nez qui est venu se poser sur la margelle opposée. Les roues avant baignaient dans l’eau, en enfonçant la bâche.
Ca a été le bordel pour la sortir de là. Il a fallu trois tentatives, le premier camion grue ne passait pas sur le chemin, le deuxième n’avait pas la capacité de soulever la bagnole. Tu pouvais pas la tirer par l’arrière sinon le nez plongeait complètement dans l’eau, il fallait lui passer des sangles dessous et la soulever verticale.
Après ça Marie Ange a décidé de foutre le camp. Elle a cru bon d’expliquer, tout ça, et puis elle a dit que l’accident avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Que ça aurait pu être dramatique et écraser un enfant. Si on en avait eu. J’ai ricané longtemps, j’arrivais pas à m’arrêter, je hoquetais, la voiture qui fait déborder la piscine tu veux dire. Elle m’a jeté pauvre type et elle est sortie de la chambre, je l’ai même pas regardée, j’serais incapable de te dire comment elle était habillée.
On avait une baraque qui avait fait la culbute, tu vois les nouvelles résidences là.
Je l’ai vendue, le 4X4 aussi, puis j’ai pris cet appart, le truc typique de célibataire.
J’crois que j’ai essayé de devenir minéral.
A la boite, la promotion n’avait pas attendu que je sorte de ma dépression, on m’a recasé avec un bureau dans le fond. C’est à peine si je me supportais moi.
Je ressentais rien.
Machinal Machine Man.
Un jour, une étudiante m’a arrêté pour un sondage, à la sortie du centre commercial. Une fille avec des longs cheveux blonds, des yeux de velours, la nana top quoi, un petit cul d’étudiante et un débardeur d’une innocence étudiée, aussi.
J’ai décidé que je la voulais. Faut être volontaire, je me suis dit.
Ca a bien pris vingt minutes son questionnaire. Il était anonyme, mais je lui ai filé mon adresse et mon numéro de téléphone, avec mon pauvre sourire même plus carnassier.
Et elle est venue.
Mais j’ai bloqué. Pourtant je vais te dire, c’était une vraie blonde, elle était gentille, de bonne volonté, mais rien tu vois, nada, personne à l’appel. Ma queue avait décidé de faire sa vie, une vie de végétal.
D’abord l’étudiante m’a dit ça fait rien ça arrive, et je lui aurais bien répondu qu’est ce que t’en sais connasse mais je suis resté correct. Après, elle m’a dit faut que j’rentre, et je lui ai éructé c’est ça tire toi pétasse.
Le roi des gentlemen.
Puis Clarisse est venue pour l’aménagement de l’appart.
Elle est arrivée à l’heure. Petite, boulotte, les cheveux dans tous les sens, la quarantaine bien tassée. Elle a fait le tour de l’appart en notant des trucs sur son calepin. Je l’encombrais, chaque fois dans le passage, je savais pas trop où me mettre et je suis resté aussi muet qu’un porte manteau. A la fin, comme elle m’a dit qu’elle reviendrait présenter le devis et m’expliquer les démarches et elle m’a tendu sa carte. Je l’ai lue et je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à beugler, haha, Clarisse Lelion, et je la regardais en louchant. Elle a répondu ben au moins vous savez lire. Et elle est partie en claquant les talons et la porte.
Pour me faire pardonner et parce qu’il fallait bien que j’avance dans ce putain d’aménagement, je suis allée lui porter un pot de jacinthes blanches, les roses en bouquet, j’ le sentais pas. Elle a rougi, j’étais content de moi, puis elle a dit oui mais vous n’allez pas vous en sortir à si bon compte, vous êtes obligé d’accepter un dîner chez moi.
Comme en matière diététique j’étais devenu balèze en comparaisons entre Marie, Knorr, Fleury Michon et Carrouf, j’ai lancé ça se pourrait. Comme on saute à l’élastique devant les copains de lycée qui disent t’es pas cap.
Je me suis dit que j’avais fait exprès de ne pas prévenir avant de débarquer, mais maintenant, je sais qu’il fallait que j’y aille sur un coup de tête, sinon j’y allais pas. Bleue était ma peur, ma couleur, mon étendard, mon étang d’art …
Je suis arrivée chez elle avec un Madiran, ça sentait la pomme cuite, et elle m’a dit, tu tombes bien, j’ai fait une tatin. Elle était en caleçon avec un long pull, et à ses pieds, elle avait des espèces de chaussons fourrés à tête de lapin.
Merci qu’elle a dit en prenant le Madiran, qu’est ce que tu veux, elle a ajouté en ouvrant la porte d’un vague buffet de cuisine qui a gémit, j’ai du Martini blanc et … du Madiran. J’ai opté pour le Martini.
J’étais là à le siroter, en face d’elle, dans la cuisine, il faisait chaud, et elle a sorti une botte de radis, a étalé une double feuille du journal d’info de l’agglo, et s’est mise à gratter et préparer les radis. Elle avait son vernis à ongles qui s’écaillait et ses doigts commençaient à rougir avec la peau des radis qu’elle grattait. Un chat est arrivé en miaulant, elle a mis un radis tout près en bord de table, il a pris son élan et il a attrapé le radis, a mordillé dedans puis il l’a regardée en miaulant avec des yeux plein de reproches, alors elle a mis une fane, et il a recommencé son manège. Au bout de trois feuilles consommées, il est venu roucouler sur mes cuisses.
Après elle a mis à bouillir une grande casserole d’eau salée, a plongé des spaghettis. Elle a fait dorer un oignon, le chat a fichu le camp. Elle a ajouté de la viande hachée, puis des tomates pelées et épépinées, et des herbes diverses.
Ca sentait bon, il faisait chaud et humide et je serai bien resté toute ma vie là.
On est passés à table dans le salon. De temps en temps, elle s’essuyait la bouche avec un Sopalin en guise de serviette en me souriant.
Elle m’a raconté un peu sa vie. Je me souviens d’un passage où elle m’a raconté le contrat qu’elle avait fait à l’hyper du coin. Elle était « surveillante de caddies ». Tu le crois ça ? Ils trouvaient que beaucoup trop de clients renonçaient à leurs achats en abandonnant le caddie en partie plein dans les allées. Clarisse devait tout remettre en place en rayon et rapporter le caddie, elle avait une prime suivant le nombre de caddies rapportés.
Elle s’est levée pour aller chercher la tatin.
Quand elle est revenue, j’étais vent debout, je bandais comme un âne, et putain, il était pas question qu’elle aille se rasseoir, parce que j’étais Moïse devant la Mer Rouge.
Elle a posé la tatin et m’a souri, puis elle s’est approchée, je l’ai choppée et on a fini la tatin tout au long de la nuit.
Alors tu vois, bidule est bandante, pas bandante … Tout ça c’est des conneries.
Et ma vie, elle a pas changé à partir de l’accident.
Elle a changé à partir de Clarisse.
Quand je lui ai raconté le 4 X 4 qui m’est passé dessus, elle a pas tiqué. Pour tout le reste, elle m’a dit, mais t’étais vraiment un sale con. J’ai de la chance de t’avoir connu que maintenant, qu’elle a conclu en enjambant le fauteuil roulant pour me grimper sur la queue.
Voilà comment elle est, Clarisse.
Audine
18:58 Publié dans c'est arrivé près de chez vous | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note



Commentaires
Cette sortie de route est vraiment bandante.
Ça doit être la tatin qui me fait cet effet là.
Quand je pense à Audine, je dîne, je dîne….
Ecrit par : 93-93 | 01.03.2008
bonjour 93bis, merci pour ton compliment (c'est bien un compliment ?).
C'est un texte inspiré par le concours "se mettre à la place de l'autre sexe", initié chez Zoridae :
http://delasexualitedesaraignees.blogspot.com/2008/02/deux-ans-je-ralisai-quil-tait.html
poursuivi par Tivitioub sur son blog Extraball :
http://extra-ball.blogspot.com/2008/02/la-chose-des-femmes.html
poursuivi par Nef :
http://nefisa.blogspot.com/2008/02/si-jtais-un-homme-je-vous-parlerais-de.html
et puis aussi par le (sensationnel) Balmeyer
http://balmeyer.blogspot.com/
(que j'aime)
Bonne lectures ! (il y a aussi des textes sur les tortues de mer, encore plus nombreux, à voir aussi sur des blogs comme ceux de Nicolas, Gael etc).
Ecrit par : Audine | 02.03.2008
Bravo Audine, ton texte est vraiment chouette. La chute m'a fait un choc... savoureux !
Ecrit par : Zoridae | 02.03.2008
Quand je bande, c'est toujours un compliment.
Ecrit par : 93-93 | 02.03.2008
Exceptionnel ! J'ai beaucoup aimé ton texte qui est une authentique nouvelle pleine de maitrise ! A bientôt !
Ecrit par : balmeyer | 03.03.2008
Ca veut quand même dire que cette Marie-Ange l'a quitté à cause du handicap, tu crois ?
La Clarisse fait partie de cette catégorie de fille dont les hommes n'ont pas peur et qui leur apporte donc plein de bonnes choses ! Pas vraiment belle (pas classiquement dirons-nous) mais finalement plus féminine qu'il n'y parait. Y'a qu'à voir l'effet qu'elle fait !
:-))
[Très beau texte ! :-) ].
Ecrit par : Monsieur Poireau | 03.03.2008
Je suis très contente et honorée d'avoir votre visite et vos appréciations, Zoridae, Balmeyer et Monsieur Poireau.
Ces concours m'amusent beaucoup, ils sont stimulants.
à Monsieur Poireau :
Il peut y avoir beaucoup de raisons pour que Marie Ange quitte le héros, et même une accumulation. Tout d'abord, comme dit Clarisse, c'est un mec "puant", il trompe Marie Ange à tours de bras. Il est cynique. Il y a aussi une allusion au fait qu'ils n'ont pas d'enfant, et que ça la préoccupe elle, son attitude par rapport à cette question. Et puis leur vie a l'air d'être faite de consommation. Il est possible aussi que le fait d'avoir à s'occuper au moins en partie d'un type hargneux ET handicapé, (avec des doutes quant à son maigre avantage mécanique), ça ne l'enchante pas des masses.
En tout cas, mais je ne pouvais pas le dire bien sur, très nettement, elle le quitte alors qu'il est dans sa chambre d'hopital. Parce que dès fois, la vie c'est comme ça.
Clarisse oui, est bien comme tu dis. Elle est aussi très simple, sans esbrouffe, elle aime la vie dans ses composantes de tendresse, elle est généreuse, et le handicap ne l'interpelle pas. Il a tout de même de la chance de l'avoir rencontrée, mais on n'a parfois pas de la chance tout à fait au hasard : le parcours du héros l'a rendu accessible à ce type de rencontre (qu'il aurait méprisé "avant").
Il me semblait (mais est ce vrai ?) que les hommes, au delà de se préoccuper de "miroir ô mon miroir, dis moi qui a la plus grosse ?", sont surtout inquiet du "est ce que ça va fonctionner, combien de temps, et comment ?". Et ma réponse, qui est peut être assez naïve, c'était de raconter que ça fonctionne quand il ne s'agit plus de paraitre.
Mais bon ... je ne suis pas un homme !
Ecrit par : Audine | 03.03.2008
Elle est bandante ta nouvelle, Audine pour rester dan le ton, tchi'te biloute
A part Clarisse, qui m'évoque une ancienne pétasse, qui pétait plus haut que son cul et qui se disait blonde de cheveu mais pas queue, de collègue, mais bon j'ai fait abstraction, car la tienne lui ressemble mais pas, mais pas du tout
Beabab bigardesque
Ecrit par : beabab | 03.03.2008
Impressionnée par ta capacité à raconter, tout droit, sans superflu. Tu sembles nous donner l'essentiel avec une belle facilité de plume. Mais je ne sais pas pourquoi, ça ne m'a pas fait le même effet qu'à 93bis...
Ecrit par : mélimélo | 03.03.2008
M'ci Beabab et Méli !
Méli, ça doit être normal, t'inquiète pas.
Ecrit par : Audine | 04.03.2008
Tu devrais créer ton blog, Audine. ;)
Ecrit par : balmeyer | 04.03.2008
Balmeyer,
Audine ne peut pas avoir de blog, je l'ai enfermée ici, avec une autre Amazone que j'enlève de temps à autre...
93-93 - quand je bande, c'est toujours un compliment...ça c'est pour dire, que quand tu bandes pas, c'est toujours de la faute de la nana ??? Tu vois que t'es macho...(c'est une blague)
Ecrit par : télétubs | 07.03.2008
Pouah, on croirait même pas que c'est une femme qui a écrit le texte ce qui signifie que tu as relevé le défi haut la main. J'adore le boulot de nenette qui ramène les caddis (je suis sur que ça existe, bien sur - on vit dans un monde taré, ça fiche les boules)...
Audine, je t'enferme à double tour.
Ton tivitioub qui s'efface...(tu m'en veux, c'est ça !)
Ecrit par : télétubs @ Audine | 07.03.2008
"on croirait même pas que c'est une femme qui a écrit le texte "
héhé... y'en a un qui est en forme !
Ecrit par : herbertlecanard | 07.03.2008
Ba quoi ???
C'est le jeu, se mettre dans le sexe de l'autre, et ma foi, la plupart des trucs que j'ai pu lire, ici et là, écrit par des femmes n'étaient pas crédibles, parce que malgré le fait que le narrateur était masculin, on sentait la femme à l'oeuvre derrière tout ça.
Audine a su se mettre dans la peau du type...Bravo, donc !
Tu vas pas me faire ta Gisèle Halimi quand même !!!
(je sens que Grazie va me taper sur la tête pour avoir dit du mal de cette bonne Gisèle)
Ecrit par : télétubs @ Herbie | 07.03.2008
"C'est le jeu, se mettre dans le sexe de l'autre"
hum hum...
Mon ptit teletubs
demain, c'est le 8 mars,
on est plusieurs à être déjà toutes excitées.
Pas de peau, ce matin, j'ai lu les stats sur la place de la femme en politique... alors pas de cloisonnement en littérature, je vous en prie !
Ecrit par : herbertlecanard | 07.03.2008
Et voilà, la féministe aigrie que voilà...
J'en rajoute ?
Ecrit par : télétubs | 07.03.2008
Merci TVtioub, pour ton appréciation.
Ecrit par : Audine | 07.03.2008
j'ai beaucoup aimé. Un texte énergique, drôle, parfaitement conduit.
Ecrit par : Marc | 16.05.2008
Merci Marc, de ton petit mot.
Ecrit par : Audine | 16.05.2008
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