01.04.2008

Le temps des grues lasses

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Elle était venue nous raconter l’Homme au Chapeau.

Un système d’alarme branchée directement sur les étages avait été installé au service des Renseignements en Droit du Travail, mais il n’avait pas été nécessaire.

L’Homme au Chapeau était simplement agité, fébrile, et puait la transpiration.

Il a exposé son aventure et puis ?

Nous, dans les étages, nous étions en train d’échanger des histoires sur des Moldaves employés clandestinement par une boite portugaise, qui avait pris 3 mois fermes en correctionnel. « Pour les Moldaves, c’est 3 mois ! » avait répondu avec son humour à froid un collègue à celle qui s’étonnait de ce résultat plutôt sévère.

Et puis on regardait des photos de grues pliées Chamallow, sous prétextes vaseux de vents tournants, des grues molles à la Salvador Dali , tombées gracieusement, telle un coulis de sirop d’orgeat, mais au goût déjà rance.

 

L’Homme au Chapeau s’était accoquiné avec un couple de louches.

Les Louches passaient des annonces dans les journaux du coin, ils recherchaient des vendeurs, 1 000 euros garantis faciles, suffisait de s’y mettre. La période d’essai était courte. Il fallait vendre des bricoles achetées à une Brocante, quelques centimes d’euro, vendre plusieurs fois ce prix, le prix d’achat était remboursé aux vendeurs. Des bougies parfumées, des éventails, des boules de neige, des boites à musique miniature, des peignes africains, des lunettes de soleil, des ronds de serviette, des ombrelles en dentelle, des pochettes de 24 feutres encre lavable, des carrés de tissu pour nettoyer les lunettes, des pinces à escargots, des coquillages, des limes à ongles jaune fluo, des trucs et des machins. C’était pour aider à l’insertion des jeunes. Si le vendeur était jeune. Des mères de famille esseulées, si le vendeur était une vendeuse. Des personnes malades, si le vendeur …

 Il n’y avait jamais de suite à la période d’essai, bien sur.

Les Louches vivaient à l’hôtel, mais comme ils avaient eu une dispute conjugale, le tôlier les avait expulsés. Les Louches ont confié leur stock de la Brocante , rangé dans la baignoire, à l’Homme au Chapeau.

Lui vivait dans un mobil home, avec sa compagne handicapée.

Peut être il a voulu faire comme dans « No country for old man », et planquer tout ça sous le mobil home, il a regardé le butin, et dedans, une pince monseigneur.

Il a tout cafté à la police d’à coté, et la police lui a dit « le mieux c’est de rendre tout ça à ses proprios ». Les Louches ont tardé à passer et quand ils se sont décidés, deux jours plus tard, ça n’était plus sur le trottoir devant l’entrée du terrain à mobil homes.

Ca les a énervés.

Ils ont commencé à crier après l’Homme au Chapeau et à casser la baie vitrée du mobil home, et la compagne de l’Homme au Chapeau s’est enfermée dans la salle de bain et lui, l’Homme au Chapeau, il l’a suivie, en prenant en otage la Louche.

Le Louche, ça lui a plu moyen, il est allé voir la police d’à coté, qui est venue pour résoudre le conflit et libérer les otages plus ou moins volontaires, de la salle de bain du mobil home très aéré.

Mais là, le propriétaire du terrain à mobil home, il n’a pas supporté de voir les baies vitrées cassées et tout le ménage qu’il y avait à faire et il a viré l’Homme au Chapeau et sa compagne de là, allez ouste.

L’Homme au Chapeau était là, donc, avec son interrogation.

Sans boulot, à la rue, est ce que c’est normal, je vous le demande ?

 

Ca ne m’étonne pas, et en plus, ça prend énormément  de temps ces affaires là, avait commenté Miss L.

Elle avait connu des hurluberlus du même style, mais plus organisés limite légalité.

Miss L a le verbiage pompeux à coté de ses pompes et la sentence docte de l’avocate refoulée croyant avoir plaidé devant la Chambre des Lords dans une vie antérieure.

Elle avait eu vent des Hurluberlus, qui employaient des naïfs à téléphoner à des particuliers pour leur refiler des meubles hors de prix, à tempérament, de margoulins, le tempérament.

Même système d’annonces, promettant le salaire mirobolant de 1000 euros pour qui savait y faire. Il s’agissait de prospecter des clients que l’on allait endetter dans l’après midi, sur rendez vous pris le matin par téléphone. Surtout des petits vieux, ils sont plus disponibles.

Au bout de quelques jours de formation, le vendeur était embauché, en signant un contrat de VRP, une attestation comme quoi c’était super que les Hurluberlus mettent un téléphone et un box à disposition, et c’était parti pour un salaire sur commissions inatteignables.

Je lui avais dit, tu sais, la jurisprudence, les constats, et puis l’infraction d’abus de naïveté …

Mais Miss L avait foncé, et auditionné des heures et des heures, et a transmis au Procureur une procédure de 30 pages et 54 annexes.

Que le Procureur s’est dépêché de renvoyer pour réclamer des constats d’infractions, ce que Miss L a pris pour un encouragement à auditionner davantage. Hurluberlu en chef a écrit au ministre et mon chef a été obligé de la défendre, non non, nous la soutenons tout à fait, elle n’a pas dépassé les prérogatives de sa mission.

Depuis, Miss L s’était autoproclamée Défenseuse Universelle de la Dissimulation Sociale.

J’envisage d’écrire des épisodes supplémentaires à Ally McBeal.

 

Toujours est il qu’entre temps, nous avons téléphoné à la météo, que le vent n’avait pas dépassé 20 km/h, ce qui n’est pas du tout pareil que 20 m/s, et qu’il avait soufflé tout droit.

La grue s’était entortillée durant la pause de midi, ne faisant aucune victime, mais écrasant quelques parpaings, pointant du fut affaissé l’absence de protection contre les chutes de hauteur. Tout juste une enquête accident du travail.

Mais tout de même, une belle photo.

 

 

Audine

Commentaires

C'est "les misérables" que tu nous écris là version 21ème siècle !

Ecrit par : grazie | 01.04.2008

... peut-être, mais "les misérables" revus façon Kusturica, Devos, Tex Avery...
Ton écriture est de plus en plus belle et puissante, Audine!

Ecrit par : doudourou | 01.04.2008

Ben oui c'est plus coloré que Hugo mais quand même toute cette misère de la débrouille c'est moche !
J'ai raconté mon aventure de dimanche sur un autre post qui m'a faite beaucoup réfléchir sur la place que l'on accordé à ce fléau au quotidien et vu la réaction du groupe que j'aie suivie au élection, plus d'autres petits trucs qui ne m'ont pas convaincue non plus je vais annoncer mon retrait du groupe.
Car finalement la gauche ne fait pas grand chose non plus pour ces pauvres gens à part avoir des idées !

Ecrit par : grazie | 01.04.2008

Ta vie est passionnante, Audine. Je pense que tu es dotée d'une nature qui te permet de supporter tout ça, sans être dégoutée de tout. Tu transcendes tout ce que tu vis et tu l'écris avec en même temps de la distance et une sorte de proximité, de connivence avec les exploités. Vraiment, j'adore.

Ton histoire de mec recruté pour vendre n'importe quoi me fait pesner à ce film de Blier dans lequel Dewaere vend des ménagères et des trousseaux, dans des banlieues super moches à des mémères paumées.

Ecrit par : Fleur d'Hiver | 01.04.2008

Merci Doudou et merci Fleur d'Hiver.

Tu parles du film "Série Noire", Fleur, un film très marquant, très sombre, adapté du roman "des cliques et des cloaques" de Jim Thompson.
Avec Marie Trintignant.
Il est possible que ce film ait contribué au désespoir de Patrick Dewaere d'ailleurs.
Si c'est bien celui là, il est d'Alain Corneau et Bernard Blier y joue un rôle.

C'est pour moi obligatoire de "transcender" la réalité, sinon, il ne reste plus qu'à se flinguer.
Et nul besoin de fiction, la réalité est bien plus imaginative, bien plus riche, plus haute en couleur et incroyable. Et très dure aussi.
Le tout c'est de la peindre de façon à la faire "voir", sans que ce soit insupportable.
En tout cas, c'est souvent le défi que je me donne.

Ecrit par : Audine | 01.04.2008

Un film ou Marie Trintignant joue bien... ca existe un truc pareil...

Dewaere moi il m'a toujours fait peur, il semblait tellement prêt à sauter dans le vide qu'a contrario Depardieu était lumineux.
Je l'avais adoré dans "le mauvais fils".

Audine je ne peux pas dire plus que ce que tu as déjà entendu, sauf continue pour notre plus grand plaisir.

Ecrit par : grazie | 01.04.2008

Marie Trintignant, quand même ?
tu n'as pas vu "comme elle respire" alors ? ou ce film de Chabrol où elle joue une prostituée avec Isabelle Huppert, un film sur l'avortement quand il était illégal et clandestin...le titre, je l'ai plus... associé à la religion

Oui, Audine, chapeau bas, c'est un plaisir de te lire même si le fond de l'histoire, ce n'est pas la vie révée des conditions de travail d'Ally Mac Beal.
D'ailleurs, Ally Mac Beal à part draguer ou discuter dans les toilettes avec ses collègues, elle est pas surmenée comme avocate.

Moi j'aimais bien Dewaere, c'était même peut-être un de mes acteurs préférés quand j'étais ado, même si j'ai vu tous ses films à la télé.

Un film que j'aime bien avec lui, même si ce n'est pas son plus grand rôle est "coup de tête" , surement à cause du foot,et puis pour une fois, le rôle n'est pas trop dramatique.

Ecrit par : beabab | 02.04.2008

Ben j'ai pas tout vu de Marie Trintignant mais je peux dire que le peu que je connais me déplait au possible.
Cette façon qu'elle a de susurrer comme si elle était au bord de l'orgasme, son jeux toujours un peu limite "je vis mon personnage et je vais pas tarder a en crever" le pire ce fut son dernier tournage de Colette, là elle a touchée le fond (c'est le cas de le dire d'ailleurs)

Moi aussi j'aimais bien Dewaere le film qui m'a marquée fut "beau père" c'etait assez dérangeant pour l'époque.

Ecrit par : grazie | 02.04.2008

Hahaha, cette description du jeu de Marie Trintignant, Grazie, vaut toutes les critiques du monde, j'ai failli me faire dessus.

Audine, franchement, à chaque fois que je te lis, j'ai une impression d'immersion, je cligne des yeux parce que parfois je suis pas bien sur de comprendre, mais la dureté, la vie et ce que les hommes en font, c'est bien souvent à peine compréhensible...

Hugo ?
Ouais,
au marteau-pilon, avec un casque de chantier,
et un flingue à silencieux...

Ecrit par : télétubs | 02.04.2008

Oui, le film est bien d'Alain Corneau, je ne sais pourquoi je l'ai attribué à Blier.
Bernard Blier interprète le rôle du patron de Dewaere, il est gluant, répugnant, faux cul à souhait. Blier faisait ça très bien. Pour Marie Trintignant, je suis assez partagée. Dans ce film, elle était bien, dans "Betty" aussi, sinon, je la trouvais aussi relativement agaçante, même dans ses interview où elle avait toujours l'air un peu déjantée. Malgré tout, ça fait de la peine, ce qui lui est arrivé.

Ecrit par : Fleur d'Hiver | 02.04.2008

Ca fait plus que de la peine c'est toujours révoltant une femme qui meut battue, mais je ne vais pas me mettre a l'aimer pour autant ce serait hypocrite tout comme je ne vais pas jeter mes albums de Noir désir, même si je n'ai jamais rien compris aux paroles !

Merci télétubs de rire de ma bêtise mais heureusement que je ne suis pas au masque et la plume !

Ecrit par : grazie | 02.04.2008

Arrête donc Grazie, c'est pas de la bêtise, y a de l'acidité. Comme toi, Marie Trintignant ne m'a jamais bouleversé, comme toi, je trouve qu'elle se regardait jouer, qu'elle se regardait jouer à l'acteur qui sombre...

Malgré le drame, c'est pareil !

Je ne vais pas non plus me mettre à aimer Carlos parce qu'il est mort...

Ecrit par : télétubs | 02.04.2008

Carlos quel brave garçon je le croyais homo et voilà t-y pas qu'a son enterrement il avait une femme !
Quand même je me suis toujours demandé ce que lui avait fait sa mère pour qu'il choisisse de rester le bon copain sans talent ?
Car après tout il vient d'une famille d'érudit il a fait un complexe ou il a eu peur de leur ressembler ?

Télétubs tu me déçois tu ne fais pas écouter papayoulélé à tes filles !
Tu imagines les miennes savaient même pas qui il était !
Il faut dire que petites elles aimaient pierre perret, henry dès, boby lapointe, et même Anne sylvestre les pauvres n'ont pas eu droit à Dorothée !

Ecrit par : grazie | 02.04.2008

Beau texte sur un sujet qui tâche...
C'est marrant, ce matin (un lapin a tué un ...) j'ai commencé
"les dépossédés" de Robert Mac Liam Wilson (et photographie de Donovan Wylie).
Dans la même lignée.

Ecrit par : herbertlecanard | 02.04.2008

Comme disait Brassens, les morts sont tous des braves types.

Ce que je voulais dire, c'est que tout en aimant moyennement Marie Trintignant, quand je la vois à la télé, ça me touche de penser à sa mort, à ce gâchis, pour Cantat aussi dont la vie est finie alors que normalement d'après tous les gens qui l'ont connu, y compris son ex femme, il n'était pas violent.

Ecrit par : Fleur d'Hiver | 02.04.2008

Fleur ont avaient bien compris, c'est une histoire tragique.
Toutefois les gens qui les connaissaient ensemble disaient combien ils étaient dans une spirale de violence des sentiments.
Son cousin à un domaine à Châteauneuf du pape, j'y ai fait les vendanges il y a 5 ans, elle était venue avec son père, je crois qu'elle était un peu allumée quand même avec un œdipe très puissant.
J'avais serré la main de son père (elle n'avait manifestement pas envie de rencontrer des gens sales, elle été restée loin en minaudant une attitude un peu puérile) en lui disant que j'étais fière de rencontrer le grand pilote de course il avait ri et m'avait répondu que depuis des années on le prenait pour acteur.
Personne ne devrait survivre à son enfant surtout quand tu en as déjà perdu un.

Ecrit par : grazie | 02.04.2008

bon, Marie est habillée pour l'éternité !
mais ton art de la formule est très drôle , Grazie.

juste pour te dire qu'on peut sussurer sans avoir d'orgasme à chaque fois, parole de sussureuse

En fait, j'aimais bien Marie Trintignant, justement pour son côté déjantée, son regard de myope et dans le vague.

A propos de la perte d'un enfant, il y a une phrase très juste dans "il y a longtemps que je t'aime" : la pire des prisons, c'est la mort de son enfant"

Ecrit par : beabab | 02.04.2008

Audine, pour moi, ton récit, c'est la réalité grinçante et percutante, et juste à la limite du supportable. Avec tes mots, tu fais l'équilibriste.

Ecrit par : mélimélo | 03.04.2008

Personne ne devrait survivre à son enfant.... Belle formule, mais formule quand même.

Quand on perd un enfant et qu'on en a un autre, on fait quoi ?

Quand on perd son enfant à vingt ans, on se suicide ou on essaie tant bien que mal de continuer à vivre, avec ce petit fond d'espoir qui "au coeur de l'homme vit de maigre pature" ?

On en devrait jamais être placé dans cette situation, c'est sûr, mais hélas, ça arrive, tous les jours ou presque.

Ce qui est certain, c'est qu'on ne s'en remet jamais. On en reste blessé à vie, même si en apparence, on est normal. La fêlure est là, bien là, et vous empêche à tout jamais d'être heureux.

Je suis désolée, mais on ne devrait parler de ça que si on connait.

Ecrit par : Fleur d'Hiver | 04.04.2008

"Personne ne devrait survivre à son enfant"...
je suis bien d'accord,
c'est une phrase lapidaire qui ne veut pas dire grand chose.
Heureusement que tout le monde ne se tue pas à la perte d'un enfant.

C'est le genre de phrase comme "on ne peut pas écrire de poésie après Auschwitz"

c'est beau ramassé et percutant,
mais ça ne tient pas la route
(et pourquoi après Auschwitz on pourrait faire du patin à glace, du bilboquet ou du basket et pas écrire de la poésie?...)

Ecrit par : doudourou | 04.04.2008

Heu, moi je comprends ce que veut dire Grazie. Quand elle dit, on ne devrait pas, c'est que cette perte là est tellement indicible, tellement violente et cruelle qu'elle ne devrait pas exister. Mais ce "devrait" est une vue de l'esprit. Parce que ça arrive. La vie est comme ça...

Je crois que Grazie dit cette phrase parce que tout cela lui semble inconcevable. Il ne s'agit pas de se suicider. Mais la violence d'une douleur pareille nous fait dire, que ça ne devrait pas arriver. Autrement dit quand Grazie écrit "on ne devrait pas survivre à son enfant", elle veut dire : "on ne devrait pas mourir après son enfant". La vie est arbitraire mais sa violence nous fait parfois croire qu'elle est injuste.

Ecrit par : télétubs | 04.04.2008

Ce débat me fait penser à la sortie du livre "tom est mort" ou camille Lauren estimait que pour l'avoir vécu elle était seule à pouvoir explorer le thème et la douleur de la perte d'un enfant.
Je n'ai jamais dit qu'après que la vie vous ait fait le coup le plus bas qu'il soit vous deviez vous aussi disparaître.
C'est peut-être une phrase à l'emporte pièce, mais c'est bien ce que tout le monde pense au fond de soi.
Comment imaginer un tel gouffre dans sa vie de tout les jours.
Si il ne me faut parler que de ce que je connais je crains fort de devoir vous quittez de ce pas !
Je suis comme tout le monde il est des souffrances qui me terrorise et je les apprivoise en les imaginant.

Télétubs tu m'expliques plutôt bien en mon absence, c'est réconfortant.

Ecrit par : grazie | 05.04.2008

Moi aussi, je comprends ce que veux dire Grazie, mais chat écorché a pour toujours la peau fragile.

Ecrit par : Fleur d'Hiver | 05.04.2008

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