02.04.2008

Thelonious Sphere Monk (chapitre I)

10 octobre 1917,
Rocky Mount, bled perdu de Caroline du Nord.

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Ce jour là né un bambin au nom déconcertant.
En effet, quelle mouche a piquée ses parents,
M. & Mme Monk (c’est-à-dire Moine ou Lemoine),
qui prénommèrent leur bébé Thelonious.

C’est quasiment un hapax, comme disent les distingués linguistes,
un mot qui n’apparaît qu’à une occurrence.
C’est le nom, paraît-il, d’un obscur saint byzantin…
Comment ce nom est parvenu au fin fond de Caroline du Nord au début du siècle dernier?
Mystère et boule de gomme,
et première note d’étrangeté dans la vie du petit Thelonious.

Cependant,
ils ont peut-être eu peur de ne pas êtres assez originaux dans le choix du premier prénom.
Alors ils en adjoignent un second, Sphere,
étrange prénom aussi ésotérique qu'euclidien.

Deuxième note d'étrangeté…
ça nous fait déjà un accord,
dissonant, qui plus est.

Va donc pour Thelonious Sphere Monk.
Un nom dont le bambin a intérêt à se montrer digne.

Et il le fera.

La petite famille Monk quitte le Sud en1924 et monte à New York,
A la recherche, sans doute d'une fortune plus clémente.

A 6 ans,Thelonious pianote déjà, comme en jouant.
Puis il prend quelques leçons de piano, mais pas beaucoup,
sa formation pianistique restant essentiellement autodidacte et peu orthodoxe.
"Je n'ai jamais eu à apprendre à jouer, j'étais doué, a-t-il dit.
Ma musique semble souvent ne suivre aucune règle :
elle est moi-même avant tout".

À 12, fiston Monk accompagne à l'harmonium Maman Monk lorsqu'elle chante à l'église baptiste.
À 17, il part en tournée avec une évangéliste.
Le gospel, la musique du Seigneur,
c’est le conservatoire incontournable,
l'école de musique de tous les musiciens de jazz des âges farouches.

Mais il joue aussi dans les gargottes, et du jazz cette fois,
du jazz forcément canaille, impie, sulfureux,
dans le style « stride » en vogue à l’époque,
c'est à dire dans la veine de Fats Waller ou Art Tatum…
La gargotte, c'est le stage pratique obligatoire pour ces mêmes jazzmen des commencements.
La star académy des bordels.

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( Monk, Dizzy Gillespie, et?...)


Mais peu après, au début des années 40,
il se fomente une révolution dans les soutes du jazz "mainstream" :
les jeunes musiciens de jazz noirs se lassent de la musique de danse et de distraction que proposent les big bands à la mode dans lesquels ils jouent,
les grands orchestres de Count Basie, Benny Goodman, Fletcher Henderson, Earl Hines, Louis Armstrong, etc…

Alors ils se retrouvent "after hours",
après les heures de boulots de musiciens (au petit jour, donc),
pour jouer entre soi, à se déjouer, à se défier,
en improvisant sur des compositions coriaces,
tordues, complexes, tant rythmiquement qu'harmoniquement,
qui déconcertent le non-initiés.

Etre musicien de jazz n'est plus seulement être cool, décontracter, rigolo,
distrayant et amusant pour le public blanc.

Être musicien de jazz impose à présent de bosser sérieusement son instrument,
de s'entraîner nuit et jour pour rester dans la course,
de creuser des voies nouvelles et audacieuses,
pas commerciales du tout ni conçues pour la danse et l'"entertainement",
mais pour le goût de la joute, du risque et du défit,
pour prouver qu'on est le meilleur,
le plus rapide, le plus inventif.

Thelonious Monk se retrouve à l'un des centres de cette révolution.
Il anime les soirées musicales du Minton's Playhouse– l'une de ces boîtes "after hours".de Harlem -
Aux côtés de Charlie Parker, Bud Powell, Dizzy Gillespie, Kenny Clark,
il forge ce nouveau style moderniste : le be-bop.

Au milieu des années 40, le be-bop sort du maquis, de la clandestinité.
Mais tandis que plusieurs "boppers" - Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bud Powell… - percent, enregistrent, sont engagés pour jouer en club, en concert,
et jouissent d'une peu de reconnaissance, Monk, lui reste obscur et méconnu.


Pourtant, à partir de 1947 et jusqu'en 1952,
il enregistre pour le très fameux label BLUE NOTE,
puis de1952 à 1954 PRESTIGE.
Nombre de ses compositions (Straight no chaser, Well you needn't, Round midnight...)
sont jouées et enregistrées par ses collègues.
Il apparaît aussi en "sideman" de musiciens plus en vogue que lui,
tels Miles Davis ou Sonny Rollins…

Mais rien n'y fait, son style étrange et déroutant cherche son public,
comme on dit pudiquement…

(Fin du premier chapitre...)

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En guise d'introduction,
Monk interprète ici "Blue Monk",
un de ces thèmes fétiches,
dans une émission télé de 1957.
Osie Johnson est à la batterie, et Abd El Malik à la contrebasse.
Monk est hyper cool, avec casquette enfoncée sur le crâne,
et lunettes noires de rappeur...
Face à lui, Count Basie est hilare et n'en croit pas ses esgourdes,
le chanteur Jimmy Rushing est placide comme à son habitude,
le saxophoniste Coleman Hawkins, un des premiers employeurs de Monk,
kiffe le truc et claque des doigts.
Le présentateur, non, il est plutôt dépité et n'y croit pas trop...

Monk plaque ses improbables accords et tire-bouchonne le rythme.

À noter le jeu de jambes de Monk, digne d'un boxeur de haut niveau!



Doudourou

Commentaires

Oufffffffff...
Voilà des mois que j'écrivais ce texte sur Monk.
C'est la deuxième partie du fameux "concerto pour trio-virat",
projet d'anti-anthologie du jazz,
pour lequel Télétubs a écrit un "Grant Green" de légende,
et Duga (il est où Duga?) un "Ray Charles" d'anthologie.

Aussi je tremble au moment de présenter devant vous "mon" Monk.

Je tremble d'autant plus que je serais un peu long...

Impossible de couper davantage,
mon Monk fera trois chapitres sans doute,
que je vais poster dans un délais assez bref.

En espérant que vous y prendrez quelques plaisirs...

Ecrit par : doudourou | 02.04.2008

Tu aurais tort de trembler ! J'ai découvert avec plaisir cette fluide première partie de la vie de Monk même si je connais peu le jazz.

Ecrit par : mélimélo | 03.04.2008

Comment peux-tu trembler avec un texte aussi riche et une musique qui n'a pas agressée mes oreilles (et tu connais la fragilité de mes oreilles au tempo jazz)

Maintenant j'atttends le volet 3 avec impatience.

Ecrit par : grazie | 03.04.2008

Je savais.
Je savais que ce serait grand, tu es un conteur africain.
Et j'adore comment tu expliques ce glissement vers le be-bop...une réussite. Monk était le plus acharné de tous. Bird racontait qu'il s'endormait fréquemment à son piano...


Bravo en tous cas, j'attends le reste avec impatience...

Ecrit par : télétubs | 03.04.2008

C'est la musique de Sphere...

Ecrit par : Didier Goux | 03.04.2008

bien joué Doudourou ! Th. Monk m'avait ensorcelé à une époque (ah les multiples versions d'Epistrophy, Well you needn't, toujours plus "déconstruites" et évidentes à la fois, recentrées sur l'essentiel...) et ta note est bien plaisante et donne envie de se replonger dans tout cela...

Ecrit par : edgar | 03.04.2008

Bravo Doudourou ! Je ne connaissais pas du tout le bonhomme, mais ton texte me l'a rendu intéressant, et sa musique m'a fait planer, moi qui suis très peu cultivationnée dans ce style musical.
Merci à toi, et moi aussi j'attends la suite.

Ecrit par : dryade | 03.04.2008

Où suis-je ?
Pour paraphraser Blier dans les Tontons, disons que je fais un petit stage au seul paradis qui me soit autorisé, le paradis des prétentieux que sont censés être certains (pas tous) amateurs de Jazz, si l'on en croit des lectures d'ici bas.
Et de là haut, il ne pouvait pas m'échapper que tu rendais un hommage aussi justifié que prometteur à l'un des piliers du jazz, l'un des rares véritables créateurs d'un style, d'une lignée, Thélonious de son prénom aussi original et singulier que sa musique et… ses couvre-chef.
Cet hommage me fait d'autant plus plaisir qu'il me rappelle des moments forts de ma vie familiale, une époque hélas révolue, où mon fils était à la maison. A l'époque, Jazz à FIP avait décidé de passer tous les soirs une version différente de "Round about midnight". C'était l'occasion de nous asseoir dans le canapé, de discuter un peu en attendant chaque nouvelle version de cet air qui est devenu l'une des compositions emblématiques de TM. Car il en existe je crois plus de 500 versions, enregistrées par plus de 250 artistes dont je retiendrai celle de Miles Davis. Ce doit être un record en Jazz.
http://www.youtube.com/watch?v=Wbt3hkVAtCk&feature=related

Autour de minuit, la version française a été adaptée par Claude Nougaro, dont on connaît l'attachement que je lui porte.

Autour de minuit, je donne parfois rancard
A ma bonne étoile, la plus belle des stars
Elle est en retard, bien sûr
Cette étoile au baiser d'azur
Elle est en retard, bien sûr, du fond de ses nuits
Mais je l'attends quand même du fond de mon puits
Je l'attends comme une maman
Dans le noir du firmament

http://chansons.ina.fr/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=nougaro&cs_page=2&cs_order=0&num_notice=21&total_notices=92

Autant dire que l'évocation de Thélonious me trouble doublement.
Merci Doudou.

Duga
Autour de 20 heures

Ecrit par : Duga @ Doudourou | 03.04.2008

Merci à tous pour vos commentaire sympatoches :

> Mélimélo, j'espère que tu goûteras cette suite, et la dernière partie, demain, sans doute...

>Oui c'est vrai Grazie, c'est une musique nouvelle, unique, très particulière, tout en restant proche de nous, pas agressante, mais un peu inquiétante, peut-être...

> Télétubs, t'as vu, j'ai fini par le faire!
il en était question depuis le mois de novembre, par là...
Monk est sans doute le musicien de jazz, et donc LE musicien qui me touche le plus.
Alors j'ai essayé d'être à la hauteur....
Moi un griot? Tu m'a grillé, là...

> Didier, enchanté que tu fasse ton entrée ici sur cette note.
J'espère que tu te t'acclimateras ici...
ça devrait Sphere, non?

> Edgar, ravis aussi que ça t'ai plu.
Oui, je te comprends, la musique de Monk m'a ensorcelée aussi, maraboutée, grigritée!
C'est lui le vrai griot.

> Dryade, content que tu aies rencontré ce "bonhomme" pas comme les autres.
On s'en fiche de la culture, c'est la curiosité qui compte.

>Duga, tu est souvent là et un peu ailleurs (le paradis des prétentieux = les vacances?!?) tu es presque aussi difficile à décoder que Thélonious, ma parole!
Oui, "'Round 'bout midnight" est de loin son théme le plus connu, et un sacrément bon, en effet reprit et détourner de toutes les façons possibles, ou peu s'en faut.
J'aime beaucoup Nougaro aussi, et sa version est très belle.
Pourtant je vais faire l'impasse sur "'Round 'bout midnight" , étant donné les archives, étant donné ce que l'on trouve sur Daily Motion ou You Tube...

Ecrit par : doudourou | 03.04.2008

Ouaouh, cette vidéo m'éclate...on croirait qu'il a des moufles, ou les doigts collés entre eux. A ça on voit l'autodidacte. Si tu regardes après ça les mains de Bill Evans, tu te tapes un coma profond...

C'est quand même vraiment grandiose...

Ecrit par : télétubs | 03.04.2008

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