03.04.2008

Thelonious Sphere Monk (chapitre II)

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Au début des années cinquante, donc, Monk peine à se faire reconnaître.

D'autant que le polar a traversé sa vie…
En 1951, les flics découvrent de l'héroïne sous le siège de la voiture qu'il conduit.
Bud Powell est aussi dans la voiture et la drogue lui appartient peut-être, sans doute…
Mais Monk refuse de témoigner contre son confrère et ami.
Il fait donc 2 mois de taule,
et perd, à sa sortie, la précieuse carte du syndicat des musiciens qui permet de jouer dans les clubs des New-York,
et ce pour une période de six ans.

Dur, dans ces conditions, de se faire connaître…

Monk ne peut donc qu'enregistrer,
ou jouer ailleurs qu'à New-York,
à Paris, par exemple, comme il le fait en 1954.

En1954, encore, il quitte PRESTiGE et passe chez RIVERSIDE.
Orrin Keepnews le jeune patron de RIVERSIDE à la bonne idée de lui faire enregistrer un album de de standards,
et un album de reprise de l'un des maîtres à jouer de Monk : Duke Ellington.

L'idée est bonne car elle permet de faire entendre au public le style très personnel de Monk opérant sur des matériaux sonores auxquels l'oreille de l'amateur de jazz de base est habituée.
Il est donc moins effarouché que par les compositions du pianiste, et s'accoutume à lui.

De plus, en1957, Monk récupère sa carte et peut jouer à New-York.
Il joue régulièrement au "Five Spot ",
et engage dans son quartet un sacré saxophoniste : John Coltrane.
Celui-ci vient de se faire virer du groupe de Miles Davis à cause de sa dépendance à la drogue et à l'alcool,
ce qui rendait le saxophoniste imprévisible et inégal...
Au côté de Monk, pendant un an, Coltrane se désintoxique et apprend beaucoup :
"Avec Monk, il faut se tenir sur le qui-vive à tout moment, a-t-il dit,
on ne sait jamais ce qui peut arriver… Il peut commencer une phrase là où on ne l'attend pas et il faut savoir quoi faire."

1961, Monk, qui 45 ans, est enfin un jazzman qui compte,
en pleine possession de ses moyens… et qui se vend!

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Il peut donc intégrer une grosse maison de disque, COLUMBIA .
Chez Colombia, Monk compose moins,
mais tel un démiurge joueur,
il revisite sa création et ses thèmes.
En studio il peaufine ses compositions.
Il fait aussi de grandes tournées en Amérique en Europe, au Japon, en Australie…

Consécration suprême, en 1964, son portrait est à la une de Time Magazine!
Thelonious, c'est à peine croyable, est célèbre!

Mais la gloire, hélas, est éphémère.

Autour de 1968, la pop music et le rock ont envahi le champs de la musique populaire,
et le jazz passe au deuxième plan pour les jeunes,
qu'ils soient noirs ou blancs.

Alors, le jazz se transforme et l'esthétique bop s'efface au profit d'autre formes :
Le jazz se fait jazz-rock et électrique avec Miles Davis, Herbie Hancock, Wayne Shorter.
Il se fait jazz-funky, avec Jimmy Smith, Lou Donaldson, Horace Silver, Cannonball Adderley.
Il se fait free-jazz avec Ornette Coleman, Archie Shepp, Cecil Taylor…

Tout ça c'est pas pour Monk.

Monk, lui, ne sait, ne peut jouer que du Monk.
Et c'est déjà pas mal!

Pourtant, même s'il ressasse ses compositions et reste dans son territoire stylistique,
il y apporte d'infinis variations , des surprises…
pour qui veut bien les entendre.

Monk, à la fin des années 60 vit donc l'éclipse de sa notoriété.
Il refuse d'enregistrer, comme COLUMBIA le lui propose, un album de reprise des chansons des Beatles
- l'idée, pourtant très incongrue, fait cependant rêver… -
Aussi il quitte Columbia en 1968 – ou plutôt se fait vider! –
et se retrouve sans maison de disque.

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En 1971 il accepte une grande tournée "Giants of jazz",
qui promène les gloires passée du bop comme des ours savants un peu mitées,
qui ne rugissent plus guère...

La tournée faisant étape à Londres en Novembre 1971,
le label BLACK LION lui propose une séance d'enregistrement.
En une séance marathon,
Monk enregistre en 6 heures 13 pièces en solo en et 9 en trio.
Ce sera le dernier, et l'un des plus beaux enregistrements de Monk,
son véritable testament musical.

En effet, à partir de 1972
Monk s'enfonce inexorablement dans un silence sans espoir de retour,
comme happé par son monde intérieur.

Il est recueilli par la baronne Pannonica de Koenigswater,
la mécène et amie des jazzmen américains.
C'est chez elle également que Charlie Parker est mort.

Monk joue de moins en moins souvent,
puis ne joue plus du tout,
ne parle plus,
reste enfermé dans son labyrinthe intérieur,
reclus dans ce qui est sans doute une forme de profonde dépression,
une immense fatigue,
une mélancolie sans fin.

Après dix ans de solitude,
il meurt chez la baronne le 17 février 1982,
à 65 ans,
dans un certain oublie...

(Fin du chapitre II)
_____________________________________________



Monk en 1973 à Paris, coiffé d'un élégant petit chapeau chinois.
C'est le Monk qui a déjà en partie sombré dans le silence.
Il joue seul, en tête à tête avec le clavier,
et comme pour lui-même,
une de ses composition, "Coming on the Hudson".
Un drôle de thème,
des grappes d'accord,
une musique de spectre,
une ritournelle cyclique et obsessionnelle,
extrêmement envoûtante,
où s'entendent encore des évocations du style stride des années 30...

Commentaires

Peut être qu'il avait une maladie mentale ?
Parce que c'est vrai que ce morceau a un coté schizo un peu.
J'aime bien.
Pour celui de la 1ier partie (blue monk ? j'ai la flemme de retaper le message), il m'était familier.
Je crois que j'ai eu l'oreille "dégrossie" pour le jazz avec d'une part des copains fans absolus (dont un joueur de saxo) et par les Double Six.
Que j'aimais beaucoup d'ailleurs.

C'est vachement bien vos notes sur le jazz, je vais aller relire les autres dès demain.

Ils faisaient quoi les parents de Monk pour qu'il soit attiré par la musique comme ça ?

Ecrit par : Audine | 03.04.2008

Dis donc Audine tu te reconverties en psy ces temps derniers ?
Tu cherches un clientèle ?
Tu n'arrêtes pas de trouver des maladies mentales aux gens !

Je n'ai qu'un mot à dire "Amen" c'est formidable la messe est dite merci Doudourou

Dis tu pourrais me parler de cette baronne ?

Ecrit par : grazie | 04.04.2008

Audine - Monke était un peu fou, c'est vrai! Schizo, je ne sais pas, mais un peu autiste sur les bords. Il se sondait lui-même en fait, perpétuellement et la musique permettait surement d'exétrioriser cette plongée permanente en lui.

Du coup, lorsque les notes se sont tues, il s'est mué dans le même mutisme, incapable de suivre le temps. Beaucoup de jazzmen n'ont su prendre ce virage du jazz rock. Mon cher Kenny Dorham, en plus de sa maladie s'y est pareillement heurté. Mais quand on écoute les productions jazz rock de l'époque, la plupart ont très mal vieilli. On le sait, l'arrivée d'u synthétiseur a presque failli faire mourir le jazz, la musique noire en égénral, avant que le break et le rap ne prenne le relais et ne redonne souffle, par contrecoup au funk, à la soul et au jazz ! Une sorte d'ironie du sort...

Je crois que Monk, comme Dorham étaient trop grands pour prendre ce virage parce que c'était un virage plein de compromis, de renoncement. Seul Miles Davis a réussi à mettre une vraie patte. Ceux qui s'en sont sortis ont fait du jazz funk à la place et ça a bien mieux vieilli.


Mais je réponds à la place de Doudou.
Qui a fait un Monk, très érudit, très conteur, comme je l'ai déjà dit. Une histoire compassée, sans pathos ni rien...

Une petite remarque, tu n'as pas évoqué le grand Charlie Rouse. Pourtant, je crois qu'il joue la plus belle version de "Round Midnight" sur un très beau livre dble cd au "It Club" !

Ecrit par : télétubs | 04.04.2008

Pour la baronne, je laisse le mot à Doudou...

Ecrit par : télétubs | 04.04.2008

>Audine, merci pour tes compliments.
Oui, le morceau s'appelle tout bêtement "Blue Monk", et c'est en effet un morceau assez connu. De plus c'est un blues, donc on reconnaît ses allures de blues. C'est une structure familière.
Pour ce qui est de la "maladie mentale" de Monk, je pense que tu as raison.
De toute évidence il avait des fêlures de l'âme,
un drôle de schéma mentale depuis longtemps.
Si on ajoute à ça toute une vie nocturne, un peu de drogue, de l'alcool, le racisme, les années de vaches maigres, au début, et à la fin de son existence...
Ho, ses parents ne faisaient pas grand chose.
Mais la promotions pour les noirs, et les seules espaces de liberté étaient la musique ou le sport...

>Grazie, heu... non, c'est pas exactement fini... encore un petit chapitre, et je vous laisse tranquille avec Thelonious, promis!
La Baronne pannonica de Koenigswater est un personnage exceptionnel, hyper romanesque... il faudrait lui consacré un post...
je recopie juste cela, glané sur le ouèbe, et qui la résume bien :

"... la petite Pannonica Rothschild (son nom de jeune fille), la doit à son père, « banquier par devoir, entomologiste par passion », selon la formule de Nadine de Koenigswarter, la petite fille de la baronne. C’est également à travers l’importante collection de disques de son père qu’adolescente, elle découvre le jazz, à une époque, où cette musique est quasi inexistante en Angleterre. Mais sa vraie passion reste le dessin qu’elle part étudier, en 1931, à Munich, en Allemagne où Pannonica découvre la haine antisémite. En 1935, de retour en Angleterre, elle se passionne pour l’aviation, apprend à piloter et rencontre, sur l’aérodrome du Touquet, en France, son futur époux, Jules de Koenigswarter. Dès l’appel du 18 juin 1940, tous deux rejoignent le général de Gaulle à Londres avant de rallier l’Afrique-Equatoriale. Pannonica de Koenigswarter y est, tour à tour, agent du chiffre, soldat, commentatrice sur Radio Brazzaville et même chauffeur militaire. Mais, précise Nadine de Koenigswarter, « de cette période naît probablement sa fascination pour la culture africaine ». Après la guerre, Jules devient diplomate, il est envoyé en Norvège puis au Mexique. Quant à Pannonica, visiblement peu préparée pour endosser le rôle d’épouse d’ambassadeur, elle préfère abandonner son mari et ses cinq enfants pour partir vivre à New York. Le couple se sépare officiellement en 1952. Pannonica a 39 ans. S’engage alors pour la baronne un nouveau combat, aux côtés des jazzmen noirs américains.
Installée à l’hôtel Stanhope, à Manhattan, Pannonica de Koenisgwarter renoue en effet avec ses amours de jeunesse. Elle fréquente les clubs de jazz, rencontre les musiciens, devient l’amie de nombre d’entre eux et décide donc de les épauler. Avec ses rentes, elle les aide financièrement, les conseille (elle sera même un temps l’agent des Jazz Messengers) et les héberge, à l’occasion. « Chaque nuit, en leur compagnie, elle fait la tournée des clubs au volant de sa Bentley : le Five Spot, le Village Vanguard, le Birdland, le Minton’s Playhouse et le Small’s à Harlem », raconte sa petite-fille. Dans l’entourage de celle que ses amis musiciens ont baptisé « Nica », on croise, entre autres, Lionel Hampton, Coleman Hawkins, Art Blakey, Bud Powell, Miles Davis, Charlie Parker et bientôt, Thelonious Monk qu’elle rencontre en 1954...
La baronne s’installe dans le New Jersey, dans la villa construite dix ans plus tôt par le cinéaste Joseph von Sternberg, avec vue imprenable sur le fleuve Hudson. Cette maison devient vite un havre de paix pour nombre de musiciens qui ont constamment des problèmes d’argent, et donc de logement.
En novembre 1988, six ans après le décès de Monk, Pannonica de Koenigswarter, hospitalisée pour un triple pontage, meurt durant l’opération. Selon son dernier vœu, ses cendres sont dispersées dans les eaux du fleuve Hudson, autour de minuit, comme dans le thème de Thelonious Monk, « Round midnight »."

Portrait de la baronne avec Charles Mingus :
http://www.rfi.fr/radiofr/images/091/Nika-et-Charlie-Mingus432.jpg

Un sacré personnage, hein!

Ecrit par : doudourou | 04.04.2008

Merci doudourou c'est formidable, certaine femme ne se contente pas d'être riche elle font de leur vie un roman !

Je suis très favorable à un 3ème volet sur Monk je commence a l'apprécier cet homme, j'ai même écouté 2 fois son morceau !

Ah et aussi j'ai acheté l'album de Stacey Key j'aime bien c'est mélodieux, sa voix et douce et ca passe bien quand je lis des trucs chiants d'auteurs prétentieux (c'est le test ultime)
Suis-je de mauvais goût Messieurs les spécialites de jazz, car il faut que je vous dise que j'ai du mal quand personne ne chante !
J'ai bien peur d'avoir encore été influencée par les médias, j'ai résistée à Nora Johns quand même (en plus j'aime pas elle me fatigue)
Défois j'écoute des choses que peu de gens connaissent par exemple j'adooooooooore Lhassa alors que chez moi j'ai interdiction formelle de le mettre sur la platine sous peine de terrorisme.

Enfin ca n'a rien à voir avec Monk, désolée je m'égare comme souvent !

Ecrit par : grazie | 04.04.2008

D'ailleurs, pourquoi, je pose la question à vous les spécialistes, il y a vraiment beaucoup plus d'hommes qui adorent le jazz que de femmes ?
(ou en tout cas qui en parlent)
(prenons par exemple Herbie et Beabab : pourquoi elles ne sont pas elles aussi passionnées de jazz ?)
(je n'ai connu que des hommes qui rafolaient du jazz)
(c'est bizarre quand même)
(c'est génétique ?)
(bon j'arrête les parenthèses)

Ecrit par : Audine | 04.04.2008

KoenigswaRter...

Ecrit par : Didier Goux | 04.04.2008

C'est drôle Audine j'avais moi aussi relevé cette étrangeté un jour, mais version il y a plus d'hommes qui font du jazz que de femmes.
On a peut-être un truc dans le cerveau qui nous rend peu réceptive, va savoir on toujours voulu nous faire croire que nous avions un cerveau inférieur !

Ecrit par : grazie | 04.04.2008

Je sais pas les filles, y a beaucoup de femmes aux concerts de jazz et les grands musiciens n'ont jamais manqué de groupies...alors...

Ecrit par : télétubs | 04.04.2008

Ah ben voilà c'est parce que nous ne venons pas au concert que nous ne savons rien de ce monde.

Ecrit par : grazie | 04.04.2008

Ah ba ça oui...
Le jazz est une musique avant tout vivante.
En live, c'est le meilleur moyen de succomber, mais il faut que le concert soit bien choisi, sinon, ça peut provoquer un rejet violent et dur à faire retomber...

J'ai converti plein de personnes au jazz...elles avaient commencé par quelque chose de trop dur, et aujourd'hui, plus rien ne les arrête...
Je me souviens d'un de mes meilleur ami. Il me dit : "tu m'as bassiné avec ton Coltrane, j'ai acheté Love Supreme, en live, mais c'est inaudible ce truc)...
je lui ai filé d'autres disques et lui ai dit : "écoute ça et on verra après". Il a pas voulu dans un premier temps, mais il a fini par m'écouter, et maintenant ce live, c'est ce qu'il préfère de Trane...comme quoi...

C'est une musique dans laquelle on avance à tatons, par paliers...et parfois, même quand on est bien immergé, ça choque encore l'oreille...

On est tous des midinettes, j'vous dis !

Ecrit par : télétubs | 04.04.2008

Mouif, je ne sais pas bien de ce qu'il en est des amatrices de jazz...
sont-elles moins nombreuses ou pas que les amateurs?
Je ne sais pas.
Je ne sais pas si il y a des études sur la question...

Pour ce qui est des musiciennes, c'est certain, il y en a moins, mais comme il y a moins d'écrivaines ou de plasticiennes, me semble-t-il...
mais ça semble ces derniers temps, apparemment.

Ecrit par : doudourou | 04.04.2008

C'est vrai qu'il y a eu peu d'instrumentistes féminines en Jazz, surement pour des raisons plus sociologiques que musicales. C'est toujours un peu vrai d'ailleurs. Citons quand même pour notre époque Maria Schneider qui dirige un big band et la compositrice Carla Bley qui compose et qui dirige quelques formations de Jazz.
Par contre, en matière de Chant, les femmes se sont distinguées au moins autant sinon plus que les hommes. Citons Bessie Smith, Aretha Franklin, Billie Holiday, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald et Dee Dee Bridgewater qui ont laissé ou laisseront une trace aussi importante que celle de leurs homologues masculin, en termes de Jazz vocal.
Quand à Diana Krall ou Norah Jones, je suis plus réservé sur leur appartenance au monde du Jazz, du moins à l'idée que je m'en fais.

Ecrit par : Duga | 04.04.2008

>(prenons par exemple Herbie et Beabab : pourquoi elles ne sont pas elles aussi passionnées de jazz ?)

Pour ma part, parceque les tubes sont trop longs
j'ai déjà pas assez de temps de cerveau disponible
pour la nouvelle star, alors pour le jazz...

Ecrit par : herbertlecanard | 04.04.2008

"Pour ma part, parceque les tubes sont trop longs
j'ai déjà pas assez de temps de cerveau disponible
pour la nouvelle star, alors pour le jazz..."

Ha!, elle est belle la jeunesse de maint'nant!

Ecrit par : doudourou | 04.04.2008

Monk en piano solo. Les morceaux n'escèdent pas les 3:30 !

Ecrit par : télétubs | 04.04.2008

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