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16.04.2008
Covent Garden
- Je ne pensais pas que ça en arriverait là.
Il plante un morceau de viande rouge tremblotant dans un pot de sauce rose en soupirant.
J’ai des a priori contre ces restaurants où la direction oblige les serveuses à porter en uniforme, une mini jupe. Lors du coup de fil, j’avais tenté une suggestion pour la Torre de Belém, mais imperturbable, il était resté. Adeus carne de porco Alentejana, vinho verde et pastel de nata. Bonjour la viande rouge.
Je ne suis pas la puissance invitante, et puis, dix ans que je ne l’ai pas vu : on fait des concessions à moins.
La serveuse qui s’occupe de notre table est maigre, les cheveux rassemblés en pelote d’où sortent des baguettes chinoises et des mèches raides et pelucheuses. Elle a des gestes brusques et a déjà éjecté de la table d’à coté, un quignon de pain, en passant un chiffon serré nerveusement. Elle maugrée « tombera pas plus bas ». « Il y a du monde » je lui dis bêtement. « Et encore, le samedi, c’est pire, c’est Hiroshima ! » me répond elle avec de grands yeux écarquillés.
J’ai des douleurs partout, suite à une chute de vélo, et chaque matin, je découvre de nouveaux bleus sur des endroits de mon corps dont je ne soupçonnais pas l’existence. Sur une longueur de trente centimètres de mon bras droit, s’étale un hématome géant, qui m’empêche de couper du pain, porter quoique ce soit, ou me coiffer. Non que j’ai besoin de me coiffer tellement. Mais c’est très difficile de se laver les dents avec la main gauche, pour une droitière.
Peut être qu’on devrait s’entraîner. Je veux dire, à faire des trucs avec la main qui n’est pas la main maîtresse ?
En choisissant un osso buco, pas trop dur à découper, je me vois brusquement, en train de faire cet exercice idiot et agaçant, de coordination gestuelle, une main tournant en rond sur le ventre, l’autre tapotant la tête. Je sais que je ne serai jamais batteuse. L’idée me fait pouffer.
- hein ? qu’il dit Claude. Et je réponds rien, rien.
Le Graves commandé me rend moins critique sur son pavé frites.
Puis, l’apéro m’a un peu saoulée.
Ca n’est pas que je sois jalouse. Mais s’il existait un diplôme d’auto satisfecit, Claude en serait l’inventeur.
La maison chic, la piscine choc, les enfants exemplaires, à études dont l’intitulé nécessite une traduction, une femme parfaite, finalement, une distance impressionnante avec la bande de la fac. Et puis, un départ en Angleterre, au service d’une multinationale de la City , au poste des Relations Humaines.
- Je lui serai éternellement reconnaissant, à Catherine, de son attitude.Tu comprends, c’était pas facile pour elle.
- Et puis, c’est la mère de mes enfants, qu’il ajoute d’une bouche empâtée.
Je le trouve un tantinet emphatique, Claude, le Graves n’a pas que du bon.
Cette amorce de reddition au milieu de la success story me rend plus attentive.
Je réalise qu’il me raconte une liaison extra conjugale avec une petite anglaise.
- je crois que tu ne peux pas comprendre, que les femmes elles peuvent pas comprendre ça. A la fois, je la désirais comme un malade, et à la fois, elle était … Elle avait cette manie de me lécher les oreilles. Je déteste ça. Mais tu vois, je supportais, en grinçant des dents. Et j’y retournais. Il y avait quelque chose de délétère entre nous.
Ca avait été délétère, jusqu’au jour où Cindy était venue faire un scandale à la légitime frenchie.
C’est là, si j’ai bien suivi, que Catherine avait été très digne.
- tu te débrouilles pour qu’on rentre à Marly le Roi le plus vite possible. Tu dors dans une autre chambre, plus jamais tu ne m’approches. Quand les enfants seront partis, on divorce. Avec pension.
Hiroshima avait déposé devant nous les plats commandés.
J’avais tiré sur mes manches longues dans un geste inconscient.
L’atmosphère avait subtilement viré.
- pendant ce temps là, la Plastics Ltd a souhaité s’inspirer de la politique du Ministère du Travail et des Retraites, sur Lambeth et Harrow.
Tout en tentant d’avaler d’un air naturel mes spaghettis enroulés autour d’une fourchette tenue de la main gauche, je prends des notes mentales. Purée, Lambeth et Harrow, il faut que je replace ça à l’occasion.
Les pâtes étaient un peu trop cuites.
- tu veux qu’on commande une deuxième ? a demandé Claude en m’exhibant sous le nez deux centimètres de fond du Graves.
Oui je voulais bien.
- ils pourchassent la fraude aux allocations. Alors ils ont mis en place un programme informatique. Le même que les assureurs. Le programme analyse les micro tremblements de la voix dus au stress. Si tu es stressé, c’est que tu fraudes. Et puis, ils balancent une campagne publicitaire contre les benefit thieves, ces voleurs d’allocations, et on entend régulièrement « savez vous qui vous suit ? » ou « quelqu’un, quelque part, est peut être en train de vous signaler ».
- Quoi ? j’ai dit en évitant habilement d’envoyer des postillons d’osso buco.
- Il y a un numéro d’appel qui permet de dénoncer les fautifs.
- Ah bon ? j’ai fait spirituellement. Mais comment ils réagissent, les syndicats, les gens ?
- Ils sont pragmatiques, a répondu Claude.
En sifflant d’un trait son verre de vin.
- Plastic Ltd a voulu s’équiper du même système, pour détecter les arrêts maladie simulés et j’ai été sommé de me renseigner. Moi, j’ai bloqué. Je sais pas pourquoi parce que tu vois, je pense vraiment que c’est pas bien de tricher. Mais cette histoire de programme qui t’appelle au téléphone et analyse ta voix, c’est pas passé.
- Je leur ai dit qu’il était impossible d’acquérir des droits sur le logiciel, a poursuivi Claude.
Pendant ce temps, Hiroshima élevait la voix quelques tables plus loin.
Elle faisait face à deux types vêtus de chemises prêtes à craquer. Aux pieds de la table, des assiettes et des plats étaient déposés. Les types expliquaient qu’Hiroshima avait mis trop de temps à venir débarrasser. Elle était à bout d’arguments. Subitement, Hiroshima a mis un pied dans une assiette, s’est penché vers eux, et a dit lentement « plutôt crever que ramasser vos merdes ». Puis elle a fait demi tour, et est repartie vers les cuisines. Le chef des serveuses s’est mis à se ronger un ongle. Puis il s’est précipité vers la table en balbutiant surtout, pardonnez nous, c’est absolument scandaleux, que puis je faire pour, et des tas d’excuses, et il dansait d’un pied sur l’autre, n’arrivant pas à se décider à ramasser les assiettes au sol, ne sachant plus. Hiroshima est ressortie des cuisines en jeans, a traversé la salle, et est sortie du restaurant.
Les conversations ont repris.
- déjà le service médical est chargé d’appeler régulièrement les salariés en arrêt maladie. Ca s’appelle l’aide au retour au travail. Une fois, le poste d’un salarié en arrêt suite à une chute dans l’entreprise, a été changé le temps qu’il garde son bras dans le plâtre. Pas de déclaration d’accident du travail, pas d’indemnisation des jours d’arrêt.
- Je ne sais pas s’ils m’ont cru, pour l’histoire du système informatique a ajouté Claude en rayant la nappe de traits parallèles dessinés par les dents de sa fourchette machinalement.
J’hésitais pour le dessert. Je tanguais entre la fin d’un repas, les profiteroles ou le carpaccio d’oranges.
- un jour, je me suis retrouvé sur le quai du métro, assis sur un banc. Et j’ai laissé passer plusieurs métros. Et je me disais, Claude tu claudiques, tu claudiques Claude. En boucle. Le lendemain je suis allé voir un psy. Ca faisait sept ans que je n’avais pas vu un médecin.
- Mon boss, tu sais ce qu’il a fait ? Il a fait appel à une société de détectives. Huit cent livres par jour. Alors j’ai commencé à avoir des rapports sur mon bureau. Machin coupait sa haie en arrêt pour sciatique, Bidule vend des voitures au noir, Truc a pris un train pour la cote avec une femme. Mon boss avait un objectif : leur mettre ça sous le nez pour qu’ils partent sans histoire. Pas de procès, pas d’indemnité. Un syndicat a fait un recours devant le tribunal. La décision a été que la boite n’enfreignait pas les droits de l’homme ou la protection des données personnelles car elle protégeait l’activité et les intérêts de l’entreprise.
- Je suis allé le voir, et j’ai négocié mon départ. Voilà dans quelles conditions je suis revenu en France.
Finalement, nous n’avons pas pris de dessert et lorsque nous sommes sortis, l’air frais nous a fait du bien.
Claude m’a dit :
- tu sais pas la meilleure ?
- hmmm nan
parce que je me méfiais un peu.
- Catherine est restée à Covent Garden malgré le départ des enfants. Elle a une liaison avec son coiffeur.
Nous avons marché un peu jusqu’à sa voiture, puis je suis rentrée à pieds.
J’ai longé le Lez, et je me suis demandé quelle allure ça a, un coiffeur anglais.
Audine
23:26 Publié dans c'est arrivé près de chez vous | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note



Commentaires
Comme d'hab, c'est pas totalement vrai mais plein de morceaux de vraie vie.
En revanche, ce qui est totalement vrai, c'est l'histoire du programme de chasse aux "voleurs d'allocations" employé par le Ministère du Travail anglais, en expérimentation sur les secteurs de Lambeth (un arrondissement londonnien) et Harrow (une banlieue de Londres).
L'emploi de détectives par les boites privées est aussi réel, ainsi Rolls Royce indique t elle avoir économisé 11 millions de livres en 3 ans.
Ca n'a pas été jugé illégal par le tribunal.
Ces infos sont dans le magazine "Entreprise & Carrière" n° 889, de janvier 2008.
Ecrit par : Audine | 16.04.2008
Quel talent !
L'histoire du mec content de lui, de la serveuse, des mecs gerbants, je les voyais. Pendant le temps de la lecture, j'ai été vraiment témoin de la scène.
Audine, je te le dis, tu devrais écrire.
Ecrit par : Fleur d'Hiver | 17.04.2008
Ouaip ! Pas mieux que Fleur d'Hiver comme compliment.
T'as pas envisagé un recueil de tes textes ? Avec tes dessins ? Ça serait chouette, tu mets ça sur Lulu.com et moi j'achète le tout, et je serais pas la seule.
Ecrit par : dryade | 17.04.2008
Passionnant, ça se lit d'un trait, d'une seule gorgée.
De Graves bien sûr, mon cru préféré.
Duga
Cul sec
Ecrit par : Duga | 17.04.2008
Je que je trouve très étonnant dans tes textes,
c'est comme tu te décris bien.
Tu as l'art de l'autoportrait en écriture.
En te lisant je te vois, je te retrouve.
"- Quoi ? j’ai dit en évitant habilement d’envoyer des postillons d’osso buco."
J'imagine très bien ton air surpris et ton oeil rond!
Ecrit par : doudourou | 17.04.2008
à Fleur d'Hiver et Dryade : merci merci ! Vous êtes très encourageantes.
Ecrire, dessiner, c'est du travail. J'ai un métier. Alors je ne suis pas pro, juste amateur. Bien sur, des expos, des publications, c'est tentant, mais aussi une question de temps, d'énergie et aussi d'investissement financier. Alors, je fais au bonheur la chance, "gratuitement". Mais je triche un peu, j'ai un lectorat en qui je trouve bienveillance.
Et puis, d'une façon un peu abstraite mais quand même, il y a la question de ce qui nourrit l'écriture, et aussi, de ce qu'on veut dire.
à Duga : je savais que le choix du vin ne t'échapperait pas.
A la tienne !
à Doudourou : ben, c'est encore moi que je connais le mieux ... Et puis en fait, j'adore ça, me décrire dans des moments ordinaires, d'une façon très simple, crue, évidente et pas toujours adaptée. Ce sont les moments les plus courants de notre existence ...
Merci pour ta lecture, comme toujours attentive et chaleureuse.
Ecrit par : Audine | 17.04.2008
Glauque cette affaire, c'est clair...
Ecrit par : herbertlecanard | 18.04.2008
Ce courant de vie réaliste qui irrigue tes écrits, ce style direct qui nous apporte presque tout en brut, dialogues, actions, sentiments, sans enrobage inutile... je trouve vraiment que c'est ce qui caractérise tes textes et les rend vibrants et immédiatement accessibles. C'est sûr, tu écris bien !
Ecrit par : mélimélo | 18.04.2008
Salut Herbie ! La vie ne ressemble pas toujours à une nouvelle star ...
Méli, merci ! Contente de te voir passer !
Ecrit par : Audine | 19.04.2008
AH bon ?
quoique la nouvelle star a aussi ses zones d'ombres ...
Ecrit par : herbertlecanard | 19.04.2008
Ah ba tiens, je trouve le temps de lire bien attentivement, je lis ensuite les commentaires et Doudourou me pique mon impression.
Tu as quelque chose de parfait pour les histoires chorales et chorégraphiées, ça se passe ici et là, partout à la fois. Ton écriture est aussi très cinématographique, il y a des plans séquence, des inserts, des travellings, des allers retours...
La science également des noms. Les noms sont importants pour bien faire vivre le personnage...
J'ai lu, il y a quelque temps des bribes de "roman" de quelqu'un de l'ancien forum (que je ne nommerai pas), les patronymes étaient du genre Audrey Hastings...je n'ai pas pu lire davantage, c'était peut-être bon, mais ça sonnait Harlequin... L'art des surnoms, c'est hérité des lectures policières, hein ? Hiroshima, vraiment, j'adore !
Ecrit par : teletubs | 20.04.2008
Le gout des surnoms me vient de mon père - qui d'ailleurs était surnommé Vélo par ses collègues (pas un surnom méchant !).
Et les serveuses sont des personnages très tentants à décrire.
Une fois, alors qu'il s'ennuyait ferme au Mont d'Or pour accompagner mon frère et ma mère à leur cure anti allergies, il avait surnommé les serveuses particulièrement amorphes, "Graine de violence" et "Bulldozer".
C'est en pensant à lui que j'ai décrit Hiroshima, mais l'expression vient d'une "vraie" serveuse, dans un resto où je déjeunais avec ma mère, une serveuse un peu hors d'elle. Du coup, l'expression est restée entre ma mère et moi. Parfois, on dit "c'est Hiroshima !".
Et puis l'histoire des assiettes mises par terre parce que le service ne se faisait pas assez vite est vraie aussi, je l'ai vu faire toute gamine, alors qu'aller au resto était un luxe annuel, avec mes parents. C'était à Tournus, où l'on mangeait des escargots, une bonne table. Nous avons été très choqués du comportement de ces bourgeois.
Une petit histoire : j'ai une collègue que j'apprécie assez, et surtout, qui a souvent recours à des surnoms (peut être qu'elle ne les trouve pas elle-même, mais elle me raconte plein de trucs donc je les entens par sa bouche). L'autre jour, elle parlait du mari ou compagnon d'une autre collègue. Elle me confiait que cette autre collègue parlait de son mari en disant tout le temps : "y en a qui". Par exemple, "y en a qui va pas vouloir venir" etc. Et elle, un jour, elle lui a demandé : mais il s'appelle comme ça, Yhen-Naki ?". Donc maintenant, ma collègue et moi on appelle cette collègue Yhen-Naki.
Cette espèce d'insolence du surnom me ravit comme un dessin réussi, concis, mais pas dépourvu de tendresse, tout compte fait, avec tout le sens de l'observation qu'il faut.
Parce qu'un surnom, pour qu'il soit réussi, il ne faut pas qu'il soit totalement méchant, il faut un pointe d'exagération qui ne serve qu'à faire rire.
Mon ancienne chef est surnommée "Cruella".
Et puis, il y a les noms de lieux aussi, par exemple, la tour de 7 étages (où l'on en occupe que 4) qui abrite la Direction Départementale du Travail, je le surnomme "le Bunker".
Merci pour tes compliments, Tivi.
Ecrit par : Audine | 20.04.2008
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