22.05.2008
Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (4) - Claudine
Pas sûr qu’elle va supporter ça longtemps.
C’est au fond d’un jardin pas entretenu, après un portail qui grince, dans une maison de ville.
La salle d’attente est commune avec celle de sa mère, une psychiatre. Il faut attendre au milieu de gens qui se mangent les petites peaux autour des ongles ou battent des pieds au rythme d’un mille-pattes atteint de Parkinson.
Elle est obligée de regarder fixement des posters, qui classent les aliments suivant un code couleur abscons. Mais peut être que c’est mieux que d’attendre au milieu d’autres grosses.
La secrétaire a des cheveux gris devant le visage, des lunettes rondes et traîne des charentaises. Et puis, la figure poupine et le ventre rondouillard, ça ne donne pas vraiment confiance, et Claudine doute. Mais il présente l’avantage d’être conventionné.
Elle a du remplir pendant deux semaines un petit cahier d’écolier qu’elle avait ressorti d’un tiroir à oubliettes, avec ses carreaux et sa marge rouge, et que je te note tout ce que je mange.
Et après, il faut présenter le cahier au diététicien qui l’étudie et commente, comme on détaille le menu d’un restaurant à toques. D’un air pénétré il avait consulté l’écran de son ordinateur et lui avait établi un programme alimentaire limité à 1400 calories jour, en lui demandant ce qu’elle aimait, entre les haricots verts vapeur ou les choux de Bruxelles ou les escalopes de dinde et le jambon. Avec les feuilles des menus, il y a les recettes et la liste des courses à faire. C’est un programme scientifique.
Claudine a acheté des tas de boites pour congeler, et a passé deux jours à cuisiner, pour ne pas se servir du temps qui manque comme excuse. Un investissement à ne plus faire marche arrière.
Elle se présente au premier rendez vous de quinzaine et va passer le temps dans les toilettes pour éviter un homme à tête d’asperge et compassé comme un porte manteau qui compte tout haut probablement les malheurs de sa vie. Le docteur Poupon - elle l’appelle in petto le docteur Poupon, car il s’appelle Docteur Poulpeau - la fait monter sur une machine où il faut poser les pieds sur des empreintes dessinées et elle se penche pour lire le résultat mais lui se précipite en sortant de derrière son bureau, non non il ne faut pas se pencher. Claudine reste quelques minutes troublée d’un poids aussi variable suivant la position de sa tête, si bien qu’elle ne perçoit pas tout de suite les compliments, elle a perdu deux kilos deux cent pendant ces quinze derniers jours, dont deux de graisse. Elle demande bêtement mais comment elle sait que c’est de la graisse et le Poupon lui explique tout content d’être utile, qu’il y a des impulsions électriques qui ne passent pas de la même façon suivant que c’est de la graisse ou de l’eau mais Claudine finalement s’en fiche.
Comme elle ne se réjouit pas assez, il lui dit mais vous réalisez, c’est comme si vous aviez laissé derrière vous deux litres d’huile et Claudine imagine des traces d’escargot adipeux et trouve ça vaguement dégoûtant.
Et c’est là qu’elle s’est dit je ne suis pas sûre de pouvoir supporter bien longtemps.
Elle rentre chez elle après ça, de nouveau décidée à reprendre le contrôle pondéral.
Claudine a suivi deux stages de formation dans sa vie et assez récemment. Du premier intitulé « accueil du public difficile », elle a appris qu’il vaut mieux planquer les agrafeuses hors de portée des gens énervés, comme tout objet pouvant se lancer. Elle a aussi obtenu qu’une sonnette alertant la direction soit installée sous le bureau derrière lequel le public est reçu.
Ca n’évite pas le lancer de crachat – une fois, une femme lui a craché dessus – mais ça rassure un peu. Claudine travaille dans un service d’ouverture de droits pour les personnes handicapées. Une autre fois aussi, un homme voulant la persuader de la réalité de son handicap, a retiré sa prothèse et a posé son moignon de jambe sur le bureau. Claudine range dans le placard du bureau d’accueil un flacon de produit désinfectant, des lingettes, et quelques comprimés contre la migraine, la tension, l’arthrose cervicale et les règles douloureuses. Elle y aurait bien ajouté une bouteille d’alcool pour les moments de faiblesse morale. Souvent, elle revoit cet homme qui lui avait mis sous le nez un classeur dans lequel était rangé, sous pochette transparente, l’ensemble des compresses classées chronologiquement, qui avaient servi à panser une plaie, elle ne savait plus où.
Le deuxième stage, « maîtriser son temps », l’a beaucoup intéressée, malgré un intitulé qui lui laissait penser qu’il s’agissait d’accepter d’en faire de plus en plus. Mais Claudine s’était bien amusée pendant ce stage là. L’intervenant prévu au départ s’étant désisté sans prévenir, il avait été fait appel à un type un peu lunaire, qui faisait 5 minutes de méditation avant de les faire entrer dans la salle de formation. Et puis il s’était mis à leur parler d’analyse transactionnelle, de triangle de Karpman, de processus de deuil et de contrôle sur sa propre vie. Claudine depuis se promène avec une nouvelle grille de lecture, et apprécie la magie de son application qui lui semble universelle. Les stagiaires avaient aussi fait des exercices bizarres et distrayants. Un dessin représentant un petit bonhomme derrière des barreaux leur avait été présenté et chacun devait trouver sa suite. Claudine avait imaginé que le bonhomme arrivait à les briser, après beaucoup d’efforts. Après, il fallait aller mimer la scène imaginée avec l’aide de chaises, et Claudine avait pris énormément de plaisir à mimer l’incapacité de bouger une seule chaise puis à en balancer une brusquement en poussant un cri, sur le sol à travers la salle. Elle avait perçu la peur chez les autres stagiaires, et l’amusement chez le formateur. Finalement, la suite officielle du dessin était que le petit bonhomme courrait partout avec des barreaux dans les mains, devant lui.
Claudine a un Objectif Positif. Elle ne se soumet pas à un régime, elle fait du Contrôle Pondéral.
Le Frigidaire déclame pompeusement : il convient de veiller à prendre soin de soi et ne pas absorber de calories vides. Une bonne hygiène alimentaire est la meilleure garantie d’un équilibre mental et d’une insertion sociale plus épanouissante et …
Claudine sait qu’en réalité les frigidaires ne sont pas aussi solennels et elle claque la porte du haut – en bas, c’est le congélateur – en emportant un yaourt nature zéro pour cent de matière grasse.
C’est comme la balance de la salle de bain. Elle se met à mépriser les objets hostiles.
T’es obsolète carrément, elle dit à la balance, même pas tu sépares la graisse de l’eau.
Un jeu d’enfant, un jeu d’enfant pourtant, Claudine chantonne pour narguer la balance.
Il ne faudrait pas que ça devienne obsessionnel non plus.
Une phrase déjà hante souvent Claudine, c’est on est ce que l’on mange.
Peut être a-t-elle trop d’imagination, mais parfois, ses cheveux sont du foin de cœur d’artichaut, ses pieds ont des allures d’abricots secs, sa peau est sucrée, ses ongles se déguisent en chips, son cœur est saignant.
Claudine s’est inscrite sur un site de rencontres amoureuses.
Elle a tout renseigné bien la fiche, le profil, elle aurait même renseigné la face. Sauf le poids. Il n’y avait pas « en évolution constante », ni même « sous contrôle ». Mais comme elle n’a rien mis, les hommes font des circonvolutions embarrassées à n’en plus finir pour essayer de savoir. Claudine fait semblant de ne pas comprendre, alors ils sont obligés de devenir de plus en plus précis, de plus en plus pressants et Claudine se fâche, mais enfin, ça n’a pas de sens, écrit elle, mais elle sait bien que ça en a un.
Un jour, un dentiste qui avait mis une photo de lui avec 15 ans de moins, sur laquelle il montrait la blancheur de sa dentition, et où il portait autour du cou un collier de fleurs hawaïen, avait réussi à obtenir d’elle un rendez vous, sans enquêter sur son poids auparavant. Claudine avait accepté, puis non, et le dentiste lui avait répondu furieux haha en effet, je n’avais pas vu votre fiche, mais c’est bon, aussi large que haute.
Une autre fois, un homme l’avait invitée à déjeuner dans un restaurant d’hôtel quelconque et malgré sa chaîne en or autour du cou et sa chemise ouverte sur un torse bronzé dès l’hiver, dans une espèce de masochisme fataliste, Claudine l’avait suivi sur le parking pour un après midi promis au stupre. Arrivée devant une Ford Mondeo noire dans laquelle trônait un chiwawa ébouriffé et mutique, derrière une plaque d’immatriculation indiquant « titi », et sous une plaquette de déodorant accrochée au rétroviseur sur laquelle la silhouette d’un couple en levrette était barrée d’un sens interdit commenté par un « défense d’entrer », Claudine avait fait demi tour sans un mot, pendant que Titi bredouillait ben alors ben alors.
Claudine lit Meat Me au lieu de Meet Me.
Au matin, elle prend à pleines mains son ventre et voudrait un long couteau de boucher et couper dans le lard. Elle crache sur la glace de la salle de bain. Parfois, avec des ceintures de robe, elle se saucissonne à se couper le souffle et gifle la chair, meat me meat me.
Parfois le Contrôle craque et elle enfourne du pain aux olives avec du chocolat au caramel et elle boit deux verres de vin et elle plonge la cuillère à confiture dans le pot de Nutella, peut être même elle va ouvrir une boite de foie de morue. Non pas qu’elle aime spécialement ça, notez. Le soir, au point où elle en est, elle tasse avec des tisanes sans sucre, mais après, elle n’en finit plus de ne pas digérer, bien fait bien fait.
Regarde toi grosse vache, toi et ton petit malheur de déborder de partout.
Néanmoins, certains matins elle arrive pimpante au bureau.
Le bureau est dans un immeuble au centre ville, près de la gare, et souvent défilent en plus des personnes handicapées, les errants, en quête de chaud, en quête d’eau, en quête de gens à qui parler.
Claudine arrive tôt, c’est elle la première, elle est chargée d’ouvrir les portes, le portail d’accès au parking. Le parking est partagé par des responsables du temple protestant voisin. Parfois ils entendent une chorale, et parfois, un violon dont le son arrive d’un appartement de l’immeuble de l’autre coté. Les responsables du temple voudraient ne pas partager le parking. Ils aident à s’occuper des clochards qui campent devant la porte du service, lorsqu’il faut vraiment les évacuer. Un jour, un responsable du temple est arrivé et avait oublié les clefs du portail, que Claudine n’avait pas encore ouvert. Il a réclamé un peu sèchement son ouverture à Claudine, qui lui a répondu « je ne suis pas le gardien du temple » et elle a été très fière de sa réplique. Je ne suis pas le gardien du temple, c’était drôle.
Claudine s’occupe de la distribution du courrier au sein du service, également.
Ce matin, il y a encore une lettre de Damia.
Audine
02:02 Publié dans c'est arrivé près de chez vous | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note



Commentaires
Quel texte, ben mon vieux ! Pas une goutte, j'en ai perdu !
Tout d'abord, c'est foûtrement drôle, ces stages, la vision du bonhomme courant comme un taré des barreaux entre les bras m'a fait avaler ma salive de travers. L'autre stage aussi, et les allusions sur le 'contendance" du matériel de bureau.
Puis lentement, ça glisse. La vie est drôle, mais pas tant que ça. Et la violence de la haine qu'elle éprouve pour son corps, cette volonté de mutilation est très juste et terrible.
Enfin,
c'est précisément ce que je disais ce matin.
Ton texte est proprement magnifique. Mais sa longueur en rebutera beaucoup. Faut avoir le temps, l'envie. Faut aimer ça !
Ce qui me fait dire que je n'ai pas lu le 3 !
Bravo en tous cas !
Ecrit par : Dorham/télétubs | 22.05.2008
Texte brutal et prenant. Je ne vais pas encore le redire, mais si, tant pis. Audine, tu as un talent "fou". (c'est un peu le cas de le dire). Comme toujours avec tes textes, je "vois" réellement tes personnages, le mec à la chaîne en or, trop vrai.
Les balivernes des diététiciens, la balance détestée, les crises de "craquage", les gens qui sans vous avoir parlé vous jugent sur votre poids, comme des dindes, sauf que c'est le contraire, et qu'en plus les dindes ne parlent pas...Personnellement, tes textes je les trouve toujours trop courts.
Ecrit par : Fleur d'Hiver | 23.05.2008
Merci Tivi et Fleur.
Je suis contente que vous appréciez ce texte, car il m'a donné du fil à retordre. Je voulais à tout prix éviter de tomber dans le style "article de Cosmopolitain", ou même "psychologiser", je voulais de l'ambivalence, de la violence, du courage.
Enfin, je l'ai longtemps "couvé" ...
Fleur : des types ici (dans le sud) avec des chaines en or qui brillent sur le poitrail velu, y en a plein ... En revanche, je ne sais pas comment était le propriétaire de la Ford Mondeo : la description que j'en ai faite est celle d'une Ford Mondeo noire garée sur un parking d'Auchan. Je suppose que le Titi ressemblait au "meeticien" décrit. (j'ai failli rester à attendre pour voir ! mais j'avais des trucs à mettre au frigo dans mon coffre).
Pour le reste, j'ai toujours revendiqué n'écrire que des choses vraies héhé ...
Tivi : heu tu as lu le 3 puisque c'est la Reine des Poubelles !! mon pauvre, je t'ai fortement culpabilisé à faire une remarque sur ton blog ! Je te résume : le 1 c'est le petit gamin qui n'aime ni le boudin ni la crème de marron, le 2 c'est le vieux veuf qui aime boire du vin de pays et fumer, le 3 donc, la Reine des Poubelles.
Je pense que j'en ai pour quelques mois à arriver au bout de ce projet ...
(je sous estime toujours les difficultés en démarrant ...)
Je voulais vous dire : ça va être assez noir, dans l'ensemble, (moi ça me défoule et ne me déprime pas du tout !), mais il y aura quelques fois des textes plus gais ...
Il arrivera que ça finisse bien, quoi.
Ecrit par : Audine | 23.05.2008
Ah ben oui...
Non, tu ne m'as pas culpabilisé mais je me suis en effet inquiété que tu penses que ça ne m'intéressait pas.
Tes textes demandent plus de compréhension qu'il ne me faut usuellement pour lire. Il faut que mes yeux s'habituent à ton rythme, à tes césures ; c'est ce qu'on appelle le style. Donc, quand je te lis, je veux être sur que ce ne soit pas le bordel dans mon bureau ou que mes filles ne viennent pas me demander où sont les lunettes de la petite sirène...
Ah, donc, je n'ai rien manqué de cette série. Réjouissant !
(tu sais que les happy end et moi, on ne fait pas vraiment très bon ménage)...
Ecrit par : Dorham/télétubs @ Audine | 23.05.2008
Il n'a pas été assez commenté, ce texte, qui est pourtant très beau, très complexe, très dense.
Il aurait mérité plus d'encouragement.
Mais bien sur tu atteint presque une limite, Audine,
car il n'est pas évident de lire ce genre de texte sur écran.
On aimerais un beau papier, le bruit des pages, l'odeur de l'encre, et être sous sa couette.
Une grande réussite, en tout cas, cette série sur les mille rapports à la nourriture.
Ecrit par : doudourou | 26.05.2008
Merci Doudou.
Oui je me rends bien compte de ces limites.
Je comprends bien qu'il faut du temps, de la disponibilité, du calme, et puis réfléchir à comment on commente, après avoir "ressenti", comme un peu quand on ne parle pas à la sortie d'un film.
Mais ça fait rien, je patiente (en piétinant devant mon écran mais bon ...).
Dans mon lectorat, dernièrement, j'ai ajouté ma mère et mon frère !!
En tout cas, j'ai de la chance d'avoir les Lentilles pour m'encourager !
Ecrit par : Audine | 26.05.2008
je l'aime bien ton texte, Audine.
Doudourou a bien fait de le remonter dans les commentaires car je serai peut-être passé à côté..
Je trouve qu'il ya là une thématique de l'enfermement, enfermés dans son corps, enfermée par la perception des autres, enfermés derrière les barreaux le p'tit bonhomme, enfermés les gardiens du temple.
et pas besoin de te rassurer, mais cela ne fait pas du tout Biba, on sent bien tout le poids du régime et tout le rejet du corps
du beau pain sur la planche :-)
sinon l'anecdote, du moignon, c'est arrivé à une collègue dans la vraie vie. Et à une autre, un s'est à moitié déshabillé pour lui faire voir qu'il n'avait pu venir avant régler sa TVA car il avait reçu des coups de couteaux qui l'avait retenu à l'hôpital...
Ecrit par : beabab | 27.05.2008
Oui, les anecdotes que je raconte sont vraies. La plus hallucinante est tout de même cette histoire de classeur de compresses, je trouve.
Ecrit par : Audine | 27.05.2008
La réalité dépasse la fiction!
Ecrit par : doudourou | 27.05.2008
oui, je l'ai toujours dit Doudou !!
En ce moment, où je réfléchis à un autre "donne nous ...", je suis déchirée, parce que j'aimerai raconter des choses réelles mais j'ai peur que ça fasse "trop" (invraissemblable).
Alors que c'est la vie qui est invraissemblable.
Ecrit par : Audine | 27.05.2008
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