23.06.2008

Le déjeuner sur l'herbe

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La grenouille de la météo ne s'était pas trompée.

En ce dimanche de lendemain de fête de la musique,
le soleil tape à bras raccourcis sur Paris.

Fidèle à lui-même,
M. Dourourou arriva au lieu de rendez-vous à vélo,
le sac à dos chargé de victuailles.
Son fiston le suivait et Mme Doudourou à vélo itou avec la petite dernière sur le siège enfant.

Ils se croient les seuls arrivés et tournent autour de la place la mine sombre.

Soudain deux bras se lèvent et ondulent en cadences.
Ce sont dame Audine et dame Béabab, attablées en terrasse,
et qui sirotent de concert un petit thé.

Embrassades, effusions, émotions, présentations.

Peu après M. Télétubs et Mme Emma Stanton son épouse arrivent à pas nonchalants,
poussant un landau ou se trouvait leur petite fille.

Derechef : embrassades, effusions, émotions, présentations.

M.Télétubs arbore un maillot "Italia Campion del Monde" (ou quelque chose comme ça),
du plus bel effet, et qui fait sensation.
On vante son sens de la provocation en cette période foutebalistique.
Il jure sans grands dieux, mais nul ne veut le croire, que c'est pur hasard

On attend encore M. Balmeyer et Mme Zoridae son épouse, ainsi que leur fils,
animateur de blog concurrent mais néanmoins amis (voir ici et ).

Puisqu'ils se font attendre,
le petit groupe décide de se mettre en route pour gagner l'ombre des arbres.
À peine nous étions nous mis en branle,
que le téléphone vibre dans la poche de M. Télétubs,
et voici nos deux retardataires qui s'élancent vers nous.

Embrassades, effusions, émotions, présentations.

Un débat se fait jour entre M. Doudourou et M. Télétubs sur l'endroit idéal pour établir le bivouaque.
Cette querelle menace de tourner au pugilat, mais - grâce au ciel! - ce ne fut point le cas,
et il s'accordèrent sur un endroit superbe, ombragé par des arbres centenaires...
"comme dans Totoro", révasse M. Doudourou toujours poète.

M. Doudourou déploie une grande couverture,
qui rappelle à Mme Audine une couverture appartenant à sa grand-mère,
et à M. Dorham la tunique de Charlton Heston dans Ben-Hur.
Au milieu des rires la couverture est installée,
réalisant une parfaite hétérotopie foucaldienne en bonne et due forme.

Les victuailles sortent des paniers de toutes part,
offrant un agréable spectacle à la vue et a l'olfaction,
avant que de réjouir le palais.

Au menu : melon, taboulé, taboulé aux crevettes, salade de riz, cake aux olives, jambon, fromage, pain, gateau et vin rosé à profusion.

De tous côtés et en tous sens ce ne sont que propos brillants,
considérations profondes et graves,
anecdotes piquantes,
mots d'esprits mémorables,
tandis qu'à droite et a gauche s'égayent les bambins,
souvent en compagnie de l'un ou l'autre de leurs parents.

Mais il n'est de bonnes compagnie qui ne se quitte, Hélas!

Mme Béabab doit nous quitter pour répéter le rôle tragique qui sous peu la rendra célèbre.

Mme Doudourou part conduire sa petite fille à un goûter d'anniversaire

Puis M. Télétubs, dame Emma Stanton et leur adorable fillette doivent partir à leur tour.

C'est l'heure pour M. Balmeyer, Mme Zoridae, Mme Audine, M. Doudourou et son fils d'explorer le parc de Bercy,
vacillant cependant, dans une touffeur certaine.

La petite bande est au bord de l'effondrement,
lorsque M. Doudourou signale à l'attention de ses compagnons d'infortune,
une onde fraîche autant que rafraîchissante,
une cascade jaillissante qui coule en un doux murmure non loin de là - voir la photo -.

C'est en volant, presque, qu'ils gagnent cet endroit paradisiaque.
Une brise opportune et légère circule près de cette oasis.
Les petits pataugent, s'éclaboussent en riant,
font flotter de frêles vaisseaux de bouts de bois.

En attendant M. Edgar, qui avait évoqué la possibilité de sa venue,
Mme Zoridae, Mme Audine et Mr Doudourou agitent diverses questions de littérature, d'écriture, d'arts...

Mais la journée tire à sa fin,
et il faut se rendre à l'évidence,
Edgar ne viendra pas...

Fourbus mais heureux, petits et grands se souhaitent le bonsoir,
avant que de prendre le chemin du retour...


Doudourou

17.06.2008

Que devient Bernie?


Le 9 juin dernier, Le Parisien nous a donné une réponse à cette question - que tout le monde se pose - en image, à l'occasion de la publication d'un article relatif au lancement de la fondation de l'ancien président de la République.
bernie1.jpg                          bernie.jpg
On voit Madame Chodron de Courcel/Chirac - sur le balcon de l'appartement (d'une modeste surface de 400 m2) situé Quai Voltaire et gracieusement prêté à l'ancien couple présidentiel par l'un des héritiers du libanais Rafic Hariri - en train de passer le balai.
Le temps des privilèges de la démonarchie est révolu. Quel triste sort pour l'ancienne première dame de France...
Souvenez-vous...

Quand Bernie se prenait pour une reine 
Question tabou
Difficile d'interroger Bernie
Rachida D.




 


15.06.2008

Donne nous ... (5) - William (suite et fin)

(je recommande fortement de lire la première partie avant celle là et de ne pas lire les commentaires avant de lire cette partie là. Mais bien sur, chacun fait comme il veut !)

 

« Elle a mangé votre reine ! » a dit la blonde.

William réprime un agacement et ne corrige pas par « pris ma Dame ».

William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées, n’importe comment.

Et qui a dit que William a bon caractère ?

La brune se mordille les lèvres et flaire un piège qu’elle n’a pas détecté.

William avance un cavalier qui met en échec le Roi et la Dame.

 

Quand le club ferme, William rentre chez lui. Il shoote dans une canette de bière qui fait un bruit de torrent incongru. Il repense à des vers de Victor Hugo : « Son corps, couvert de lames vertes, Semble un mouvant amas de boucliers d’airain. Son sommeil fait le bruit d’un torrent souterrain. Quand il a soif, sa gueule, ouverte, vaste, horrible, Boit tout un fleuve avec un aboiement terrible».

 

Chez William tout est rangé au cordeau.

William aime la précision. Pour gagner sa vie, il est transcripteur de rapports de vérification techniques en termes juridiques. Aujourd’hui, William a transcrit un rapport de vérification d’une grue à tour Potain de 50 mètres. Si vous insistez un peu, William peut expliquer : le limiteur de course, l’anémomètre, le limiteur de moment, le lest, et citer les règlementations adéquates. Si vous vous intéressez vraiment, William peut détailler : l’Europe et les directives, les décrets d’application et les perpétuelles recherches pour savoir exactement où en sont les obligations. Ca énerve William ça aussi, passer deux heures de temps de travail à la recherche d’une directive sur l’espacement des paliers dans les fûts de grues à tour pour préserver le coût cardiaque du grutier grimpeur.

William pense que ce qu’on sait doit être posé clairement.

Sur un mur de l’entrée de chez William, une feuille A4 est épinglée avec cette inscription : «  L'homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain - une corde au-dessus d'un abîme. Nietzsche ».

 

Sophie, la brune du club d’échecs, trouve William beau et est assez fascinée par l’éclat de sa peau cuivrée et son sourire de publicité. Sophie trouve William beau mais fiévreux, une lueur moite du regard, un débit à staccato cachant des silences esquivés.

Après la fermeture du club, elle lui propose d’aller boire un verre.

Elle lui raconte un spectacle qu’elle a vu, l’Enfer, dans lequel joue Romane Bohringer.

Pierre Pradinas, le metteur en scène, a réalisé une adaptation libre du texte de Dante Alighieri. Elle lui raconte la Divine Comédie et ses neufs cercles de l’Enfer, de plus en plus profonds, et qu’il faut traverser pour se sauver. William trouve que Dante n’est pas très logique. Il place dans le 7e cercle les violents coupables d’homicides, tourmentés par les flèches de trois centaures et bouillis dans une mare de sang, puis dans le 8e cercle les Trompeurs, dont les flatteurs et les adulateurs, plongés dans une fosse répugnante. William met dans un coin de son esprit Dante pour y réfléchir plus tard.

Sophie lui explique que l’Enfer d’aujourd’hui est débordé par la foule grouillante, que Pierre Pradinas a imaginé l’ordonnancement de l’Enfer. Elle raconte en riant les sponsors tel que Maltoro et Cona-Cona, et les shows proposés par un Bernard Satan avec un portable collé à l’oreille en permanence.

William regarde Sophie finir son verre et ses doigts nerveux jouer avec ce qui sert de mélangeur. Il a envie de lui prendre la main et de porter ses doigts à sa bouche, et de lui faire un peu mal.

 

Finalement il jette un œil à sa montre, va dans les toilettes, se fait sa piqûre dans la peau du ventre, ressort et chacun d’eux repart de son coté.

William est fatigué, il ne dîne pas et va se coucher directement.

 

William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées, mais c’est la blonde Valérie qu’il ramène chez lui, un soir de pluie où sur le parking, elle s’aperçoit que sa voiture n’a plus de batterie.

Valérie n’est pas farouche, elle a une peau de pêche et une odeur de vanille.

En attendant que William lui serve un verre, elle reluque la bibliothèque, un mélange de livres d’histoire, de vulgarisation médicale, d’atlas et de droit. Elle feuillette un code pénal et lit une page cornée et surlignée de jaune, c’est l’article 64 : « Il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister ». Elle parcourt les titres : Tanaka, Hidden horrors, Japanese war crimes in World War II ; Edward Russell of Liverpool, The Knights of Bushido, a short history of Japanese War Crimes ; PRoteinaceous Infectious particle ONly.

Elle trouve que William est bien sérieux.

Il lui apporte un whisky bien tassé sans glaçon. Valérie ôte son pull qui est humide.

De la main, il attire son visage vers sa bouche et il l’embrasse. Puis il pose son verre, va vers la salle de bain, et rapporte une poignée de préservatifs, qu’il jette sur la table basse. Valérie pose son verre, en prend un et ouvre l’emballage.

C’est ainsi que ça a commencé, sans trop de bavardages.

 

Ca a commencé dans le salon puis ça s’est poursuivi dans la chambre.

William a de l’huile de noix de coco, dont il enduit Valérie pour ensuite la nettoyer lentement avec sa langue, pendant qu’elle gémit va plus vite va plus vite t’arrête pas, puis il part chercher une bombe de crème chantilly dans le frigo, et ils s’en recouvrent mutuellement, sans prendre le temps de toujours l’enlever, et leurs corps en se frottant l’un à l’autre font des bruits mouillés, et comme ils ont laissé la fenêtre ouverte, de temps en temps, un insecte vient se brûler à la lampe de chevet en émettant un bruit d’expiration sifflante.

Valérie, qui est technicienne d’analyse dans un laboratoire de biologie médicale, est partie nue et les cheveux collés aux toilettes et est revenue en commentant le poster de l’île de Nauru « on dirait une mitochondrie ». « T’as le sens de l’observation » lui a répondu William et il s’est mis à lui mordiller les fesses pendant qu’elle se trémoussait.

 

Ils ont dormi aussi un peu, pendant que la nuit entrait dans la chambre. A six heures et demie, William s’est réveillé, comme d’habitude.

Il est allé aux toilettes, puis il a ouvert le frigo et bu à même une bouteille de lait.

A moins le quart, il est allé dans la salle de bain et il a fait sa piqûre de quinacrine et de polysulfate de Pentosan, assis sur le rebord de la baignoire.

En se relevant, il vacille un peu et s’appuie sur le lavabo. Il pense au prion, saloperie. Il a envie de boire un litre d’eau de Javel.

William a la maladie du Kuru. C’est une encéphalopathie spongiforme transmissible. Le visage tordu, le médecin lui a dit « son mode de transmission a pu être relié à un rite funéraire anthropophage » et William s’est retenu de l’empaler sur sa lampe de bureau.

Pense à Nietzsche. Et la force mentale, qui ralentit la maladie. Qui ralentit.

N’empêche, sa jambe gauche tremble sans raison.

 

C’est là, dans la salle de bain, que William a pris sa décision.

William préfère les brunes piquantes aux blondes sucrées mais tant pis.

Il a de la place dans le congélateur, il connaît les techniques de dépeçage. Il est contraint par une force à laquelle il ne peut résister. Il va le faire. N’importe comment, sa fin n’est pas loin, sa faim n’est pas loin.

En allant chercher un grand couteau dans la cuisine, William se demande dans quel cercle de l’Enfer Dante aurait mis les cannibales.

 

08.06.2008

Donne nous ... (5) - William (première partie)

 

Longtemps j’ai vécu hors de moi.

Car je suis trop de colères à la fois.

 

Je suis les yeux baissés d’Auweyida et les joues mordues de sa femme, Eigamoiya, debout au salut du drapeau allemand, hissé sur Nauru.

Mon peuple descend du trottoir pour laisser passer le missionnaire blanc des Liebenzeller Mission, qui a écrit la Liste des Choses Interdites : la polygamie, le pagne, les frictions à l’huile de noix de coco et les danses traditionnelles.

La dysenterie s’est abattue sur Pleasant Island, au nord est de l’Australie, 21 km² ravagés par la sérial killeuse.

Début du XXe siècle, et je hais les allemands.

 

La Jaluit Gesellschaft possède les sous sols mais une entreprise plus futée, la Pacific Island Company les lui achète pour 2 000 livres sterling comptant et creuse pour en extraire le phosphate.

Je suis la saignée de Nauru, commencée en 1906 pour quelques picaillons.

 

A l’ombre d’un vraquier je vois l’armée australienne passer sur le ponton de chargement du phosphate et prendre possession de Nauru en envoyant 6 hommes chez l’administrateur.

La Pacific Phosphate Company importe une main d’œuvre de 1 000 chinois et fait travailler de force une partie des 1068 nauruans.

Mais 1068 ça n’est pas assez, la survie de l’ethnie est menacée et les australiens inventent en 1919 un programme d’incitation à la reproduction, l’Angam Day. L’enfant nauruan né le 1500e sera honoré toute sa vie et ce jour béni sera fêté.

Je suis la mortification de l’Angam Day et la religion nauruane totémique abolie.

La Grande Guerre est finie et je hais les australiens.

 

L’Angam Baby est née le 26 octobre 1932 et s’appelle Eidegenegen Eidagaruwo.

 

A l’ombre d’un bunker japonais construit sur le sommet de l’île, le Command Ridge, je regarde l’aéroport se construire avec une main d’œuvre importée de 1 500 japonais et coréens et des travailleurs forcés nauruans.

Je suis la famine de Nauru et la déportation dans les îles Truk, à 1 600 km au Nord Ouest.

Je suis chacun des 737 survivants sur 1 200 déportés et je hais les japonais.

 

Les vainqueurs reprennent possession de Nauru et les australiens continuent à perforer l’île avec la British Phosphate Commissioners. Je suis chacun des muscles qui creusent dans la terre, et grâce à eux, l’exportation du phosphate rapporte 745 000 dollars australiens, dont 2% aux nauruans et 1% à l’administration de l’île. Je suis l’émeute de 48 et chacun de ses morts.

 

Je suis aux cotés de Hammer DeRoburt, un rescapé de Truk, lorsqu’il va déposer plainte à l’ONU pour spoliation contre les australiens qui paient le phosphate au tiers du prix pratiqué ailleurs.

Je suis à coté du pêcheur de poisson lait ruiné par l’implantation de l’élevage du tilapia du Mozambique.

Je suis Nauru aspirée, vidée, aussi inutile que des trous de gruyère, que les australiens envisagent de déménager sur d’autres îles près des cotes du Queensland.

Je suis aux cotés encore de Hammer DeRoburt lorsqu’il réclame en 1966 l’autodétermination complète. Que l’Australie nous accorde en 1968, le 31 janvier, au 22e anniversaire du retour des déportés de Truk. Que l’Australie nous accorde …

 

C’est l’âge d’or de Nauru et je crache sur la manne.

La British Phosphate Commissioners devient la Nauru Phosphate Corporation et le cours mondial du phosphate atteint des sommets.

Nauru est le second pays après l’Arabie Saoudite dans le classement du PIB par habitant.

Le soir devant ma fenêtre, j’énumère en mantra, le Civic Center, l’hôtel Menen, la station de télécommunication satellite, la Air Nauru , le gratte ciel Nauru House, le golf et les matchs de foot à Melbourne et pas d’impôt.

Je regarde par la fenêtre et je crache sur l’indépendance de Nauru.

 

Je suis la plainte déposée en 1989 devant la Cour Internationale de Justice à l’encontre de l’Australie pour destruction quasi-totale de la surface de l’île.

Je suis la dignité foulée aux pieds dans le porte monnaie renfermant les 107 millions de dollars australiens négociés hors tribunal, ainsi que les 2,5 milliards de dollars australiens sur 20 ans pour restaurer le centre de l’île, les 12 millions de dollars du Royaume Uni et de la Nouvelle Zélande pour la perte des terrains agricoles.

Je crache sur Nauru, qui s’engage alors à cesser les procédures judiciaires.

 

Je hais la belle putain sans fard qui a rampé aux pieds de l’occident blanc. Pleasant Island n’a plus à vendre que ce qui la fera entrer en enfer : ses voix à l’ONU pour Taiwan, ses voix à la Commission Baleinière Internationale pour le Japon, des camps d’internement pour les émigrés de la Solution du Pacifique des australiens, le blanchiment de l’argent sale et des faux passeports.

Je hais la putain malade de l’Occident, qui traîne son diabète type II, son surpoids qui la bâillonne, son cœur spongieux et sa mâle espérance de vie à 58 ans.

   

Je m’appelle Eamwidamit et j’ai la peau cuivrée qui luit dans le noir et un sourire carnassier.

Un jour  dans un bar, un homme m’a traité de nègre. Mes poings sont devenus mauves et ses dents sont devenues rouges.

J’ai quitté cette ville et maintenant, j’habite ici. Je m’appelle William et c’est plus simple.

 

 

 

 

Audine

(à suivre)

26.05.2008

"Entre les murs", mon dentiste, les Pyrénées et moi

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Cet après midi, fidèle à ma légende,
je remontais à vélo la rue des Pyrénées.
Ceux qui la connaissant savent qu'elle porte bien son nom...

Je me rendais chez mon dentiste,
afin d'y être courronné.
Mon dentiste à ceci de particulier qu'il siffle comme un rossignol tout au long de la séance.
C'est un siffleur virtuose,
de ceux qui ne craignent pas les improvisation, les trilles, les looping... ça détend.
Son répertoire étendu va des Rolling Stones aux airs d'opéra célèbres.

Mais là, n'est pas la question.

Je remontais donc à la force de mes mollets d'acier la rue des Pyrénées,
Et je suivais un car puant, un car tout ce qu'il y a de banal.
Tandis que nous approchions d'un collège,
j'entend, venant du trottoir, une clameur immense.

Ma première réaction a été de penser que la foule amassée acclamait ma performance dans la fulgurante montée de la rue des Pyrrénées.
Mais j'ai vite du déchanter, car nul ne faisait attention à moi...
Non, la foule, des ados déchaînés acclamaient le bus,
-ou plutôt les passagers du bus, ai-je finement pensé -
tandis que tout autour d'eux se pressaient caméras, micros...

"Wofff... encore des footballeurs ou autre personnes de cette engeance", ai-je pensé.
J'interpelle un badaud et lui demande ce qu'il se passe.

Et il s'avèra que les passagers du car n'étaient autre que les "acteurs" du film "Entre les murs"- qui vient de recevoir la Palme d'or à Cannes -
et que je me trouvais devant le Collège Dolto, où avait été tourné le film,
que ces acteurs rentraient justement à l'instant de Cannes,
et étaient acclamés comme il se doit par leurs corrélégionnaires.

Ambiance des grands jours,
et mômes en liesse comme peuvent l'être les p'tits djeunes du XXème arrondissement.
Partout autour, les passants et habitants du quartiers tous fiers,
camescopes au poing, filmant les caméras qui filment l'événement.

Grands sourires sur tous les visages alentour.

C'est chouette parce que c'est rare, moi j'trouve.


Doudourou
(envoyé un peu spéciale)

22.05.2008

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (4) - Claudine

Pas sûr qu’elle va supporter ça longtemps.

C’est au fond d’un jardin pas entretenu, après un portail qui grince, dans une maison de ville.

La salle d’attente est commune avec celle de sa mère, une psychiatre. Il faut attendre au milieu de gens qui se mangent les petites peaux autour des ongles ou battent des pieds au rythme d’un mille-pattes atteint de Parkinson.

Elle est obligée de regarder fixement des posters, qui classent les aliments suivant un code couleur abscons. Mais peut être que c’est mieux que d’attendre au milieu d’autres grosses.

La secrétaire a des cheveux gris devant le visage, des lunettes rondes et traîne des charentaises. Et puis, la figure poupine et le ventre rondouillard, ça ne donne pas vraiment confiance, et Claudine doute. Mais il présente l’avantage d’être conventionné.

Elle a du remplir pendant deux semaines un petit cahier d’écolier qu’elle avait ressorti d’un tiroir à oubliettes, avec ses carreaux et sa marge rouge, et que je te note tout ce que je mange.

Et après, il faut présenter le cahier au diététicien qui l’étudie et commente, comme on détaille le menu d’un restaurant à toques. D’un air pénétré il avait consulté l’écran de son ordinateur et lui avait établi un programme alimentaire limité à 1400 calories jour, en lui demandant ce qu’elle aimait, entre les haricots verts vapeur ou les choux de Bruxelles ou les escalopes de dinde et le jambon. Avec les feuilles des menus, il y a les recettes et la liste des courses à faire. C’est un programme scientifique.

Claudine a acheté des tas de boites pour congeler, et a passé deux jours à cuisiner, pour ne pas se servir du temps qui manque comme excuse. Un investissement à ne plus faire marche arrière.

Elle se présente au premier rendez vous de quinzaine et va passer le temps dans les toilettes pour éviter un homme à tête d’asperge et compassé comme un porte manteau qui compte tout haut probablement les malheurs de sa vie. Le docteur Poupon - elle l’appelle in petto le docteur Poupon, car il s’appelle Docteur Poulpeau - la fait monter sur une machine où il faut poser les pieds sur des empreintes dessinées et elle se penche pour lire le résultat mais lui se précipite en sortant de derrière son bureau, non non il ne faut pas se pencher. Claudine reste quelques minutes troublée d’un poids aussi variable suivant la position de sa tête, si bien qu’elle ne perçoit pas tout de suite les compliments, elle a perdu deux kilos deux cent pendant ces quinze derniers jours, dont deux de graisse. Elle demande bêtement mais comment elle sait que c’est de la graisse et le Poupon lui explique tout content d’être utile, qu’il y a des impulsions électriques qui ne passent pas de la même façon suivant que c’est de la graisse ou de l’eau mais Claudine finalement s’en fiche.

Comme elle ne se réjouit pas assez, il lui dit mais vous réalisez, c’est comme si vous aviez laissé derrière vous deux litres d’huile et Claudine imagine des traces d’escargot adipeux et trouve ça vaguement dégoûtant.

Et c’est là qu’elle s’est dit je ne suis pas sûre de pouvoir supporter bien longtemps.

 

Elle rentre chez elle après ça, de nouveau décidée à reprendre le contrôle pondéral.

Claudine a suivi deux stages de formation dans sa vie et assez récemment. Du premier intitulé « accueil du public difficile », elle a appris qu’il vaut mieux planquer les agrafeuses hors de portée des gens énervés, comme tout objet pouvant se lancer. Elle a aussi obtenu qu’une sonnette alertant la direction soit installée sous le bureau derrière lequel le public est reçu.

Ca n’évite pas le lancer de crachat – une fois, une femme lui a craché dessus – mais ça rassure un peu. Claudine travaille dans un service d’ouverture de droits pour les personnes handicapées. Une autre fois aussi, un homme voulant la persuader de la réalité de son handicap, a retiré sa prothèse et a posé son moignon de jambe sur le bureau. Claudine range dans le placard du bureau d’accueil un flacon de produit désinfectant, des lingettes, et quelques comprimés contre la migraine, la tension, l’arthrose cervicale et les règles douloureuses. Elle y aurait bien ajouté une bouteille d’alcool pour les moments de faiblesse morale. Souvent, elle revoit cet homme qui lui avait mis sous le nez un classeur dans lequel était rangé, sous pochette transparente, l’ensemble des compresses classées chronologiquement, qui avaient servi à panser une plaie, elle ne savait plus où.

 

Le deuxième stage, « maîtriser son temps », l’a beaucoup intéressée, malgré un intitulé qui lui laissait penser qu’il s’agissait d’accepter d’en faire de plus en plus. Mais Claudine s’était bien amusée pendant ce stage là. L’intervenant prévu au départ s’étant désisté sans prévenir, il avait été fait appel à un type un peu lunaire, qui faisait 5 minutes de méditation avant de les faire entrer dans la salle de formation. Et puis il s’était mis à leur parler d’analyse transactionnelle, de triangle de Karpman, de processus de deuil et de contrôle sur sa propre vie. Claudine depuis se promène avec une nouvelle grille de lecture, et apprécie la magie de son application qui lui semble universelle. Les stagiaires avaient aussi fait des exercices bizarres et distrayants. Un dessin représentant un petit bonhomme derrière des barreaux leur avait été présenté et chacun devait trouver sa suite. Claudine avait imaginé que le bonhomme arrivait à les briser, après beaucoup d’efforts. Après, il fallait aller mimer la scène imaginée avec l’aide de chaises, et Claudine avait pris énormément de plaisir à mimer l’incapacité de bouger une seule chaise puis à en balancer une brusquement en poussant un cri, sur le sol à travers la salle. Elle avait perçu la peur chez les autres stagiaires, et l’amusement chez le formateur. Finalement, la suite officielle du dessin était que le petit bonhomme courrait partout avec des barreaux dans les mains, devant lui.

 

Claudine a un Objectif Positif. Elle ne se soumet pas à un régime, elle fait du Contrôle Pondéral.

Le Frigidaire déclame pompeusement : il convient de veiller à prendre soin de soi et ne pas absorber de calories vides. Une bonne hygiène alimentaire est la meilleure garantie d’un équilibre mental et d’une insertion sociale plus épanouissante et …

Claudine sait qu’en réalité les frigidaires ne sont pas aussi solennels et elle claque la porte du haut – en bas, c’est le congélateur – en emportant un yaourt nature zéro pour cent de matière grasse.

C’est comme la balance de la salle de bain. Elle se met à mépriser les objets hostiles.

T’es obsolète carrément, elle dit à la balance, même pas tu sépares la graisse de l’eau.

Un jeu d’enfant, un jeu d’enfant pourtant, Claudine chantonne pour narguer la balance.

Il ne faudrait pas que ça devienne obsessionnel non plus.

Une phrase déjà hante souvent Claudine, c’est on est ce que l’on mange.

Peut être a-t-elle trop d’imagination, mais parfois, ses cheveux sont du foin de cœur d’artichaut, ses pieds ont des allures d’abricots secs, sa peau est sucrée, ses ongles se déguisent en chips, son cœur est saignant.

 

Claudine s’est inscrite sur un site de rencontres amoureuses.

Elle a tout renseigné bien la fiche, le profil, elle aurait même renseigné la face. Sauf le poids. Il n’y avait pas « en évolution constante », ni même « sous contrôle ». Mais comme elle n’a rien mis, les hommes font des circonvolutions embarrassées à n’en plus finir pour essayer de savoir. Claudine fait semblant de ne pas comprendre, alors ils sont obligés de devenir de plus en plus précis, de plus en plus pressants et Claudine se fâche, mais enfin, ça n’a pas de sens, écrit elle, mais elle sait bien que ça en a un.

Un jour, un dentiste qui avait mis une photo de lui avec 15 ans de moins, sur laquelle il montrait la blancheur de sa dentition, et où il portait autour du cou un collier de fleurs hawaïen, avait réussi à obtenir d’elle un rendez vous, sans enquêter sur son poids auparavant. Claudine avait accepté, puis non, et le dentiste lui avait répondu furieux haha en effet, je n’avais pas vu votre fiche, mais c’est bon, aussi large que haute.

Une autre fois, un homme l’avait invitée à déjeuner dans un restaurant d’hôtel quelconque et malgré sa chaîne en or autour du cou et sa chemise ouverte sur un torse bronzé dès l’hiver, dans une espèce de masochisme fataliste, Claudine l’avait suivi sur le parking pour un après midi promis au stupre. Arrivée devant une Ford Mondeo noire dans laquelle trônait un chiwawa ébouriffé et mutique, derrière une plaque d’immatriculation indiquant « titi », et sous une plaquette de déodorant accrochée au rétroviseur sur laquelle la silhouette d’un couple en levrette était barrée d’un sens interdit commenté par un « défense d’entrer », Claudine avait fait demi tour sans un mot, pendant que Titi bredouillait ben alors ben alors.

 

Claudine lit Meat Me au lieu de Meet Me.

Au matin, elle prend à pleines mains son ventre et voudrait un long couteau de boucher et couper dans le lard. Elle crache sur la glace de la salle de bain. Parfois, avec des ceintures de robe, elle se saucissonne à se couper le souffle et gifle la chair, meat me meat me.

Parfois le Contrôle craque et elle enfourne du pain aux olives avec du chocolat au caramel et elle boit deux verres de vin et elle plonge la cuillère à confiture dans le pot de Nutella, peut être même elle va ouvrir une boite de foie de morue. Non pas qu’elle aime spécialement ça, notez. Le soir, au point où elle en est, elle tasse avec des tisanes sans sucre, mais après, elle n’en finit plus de ne pas digérer, bien fait bien fait.

Regarde toi grosse vache, toi et ton petit malheur de déborder de partout.

 

Néanmoins, certains matins elle arrive pimpante au bureau.

Le bureau est dans un immeuble au centre ville, près de la gare, et souvent défilent en plus des personnes handicapées, les errants, en quête de chaud, en quête d’eau, en quête de gens à qui parler.

Claudine arrive tôt, c’est elle la première, elle est chargée d’ouvrir les portes, le portail d’accès au parking. Le parking est partagé par des responsables du temple protestant voisin. Parfois ils entendent une chorale, et parfois, un violon dont le son arrive d’un appartement de l’immeuble de l’autre coté. Les responsables du temple voudraient ne pas partager le parking. Ils aident à s’occuper des clochards qui campent devant la porte du service, lorsqu’il faut vraiment les évacuer. Un jour, un responsable du temple est arrivé et avait oublié les clefs du portail, que Claudine n’avait pas encore ouvert. Il a réclamé un peu sèchement son ouverture à Claudine, qui lui a répondu « je ne suis pas le gardien du temple » et elle a été très fière de sa réplique. Je ne suis pas le gardien du temple, c’était drôle.

Claudine s’occupe de la distribution du courrier au sein du service, également.

Ce matin, il y a encore une lettre de Damia.

 

 

Audine

11.05.2008

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (3) - La poubelle des luttes

L’histoire que je vais vous raconter, je le jure, est une histoire vraie. Toute ressemblance avec des personnes existantes est purement volontaire.

Voici la véritable histoire de la Reine des Poubelles.

 

-         mais ils ont déclaré la guerre, ces cons !!

Comme il fulmine, monsieur Charque. Il tend un index :

-         s’ils veulent jouer au con, vont me trouver !!

Cette dernière saillie laisse songeur Dégé. Il agite ses pieds sous sa chaise.

Charque a remarqué le décrochage de son Directeur Général.

-         quoi vous n’êtes pas d’accord Dégé ?

-         Sisi, je vais aller à la pêche aux renseignements.

Charque se rengorge, réajuste sa cravate noire à pois rouges, et sort du bureau de Dégé en claquant virilement la porte.

C’est qu’il n’a pas l’habitude de se laisser faire.

Lorsqu’il est arrivé à la tête de l’hyper, il y a six mois, ça n’a pas fait un pli.

Ah ils se sont crus malins, à taguer sur les murs du magasin des dessins de requin ! Comme si se moquer du nom de quelqu’un est acceptable.

Se sont vite calmés. Sept licenciements et la lutte des classes n’existe plus chez Paradiz, le Pays des Gens Heureux, comme dit la pub. Quatre ont été filmés dans les réserves en train de voler des boites d’œufs, un saucisson, des croques monsieur Paradiz, et des strings roses taille 44, et trois ont été surpris en faux arrêts de maladie. Enfin en vrais, mais un repeignait sa barrière, l’autre refixait des tuiles sur son toit et le troisième était absent de son domicile. Sûrement à la plage !

Un entretien avec Dégé plus loin, finis les emmerdeurs et les tags inopportuns. D’une pierre deux coups.

Charque a néanmoins gardé SA militante CGT. Elle s’appelle Arlette, comme l’autre.

Charque la juge inoffensive. Bien trop larmoyante, ça doit être l’effet pré ménopause. Et puis, c’est pratique d’avoir une caution sociale. Regarder, chez Paradiz, le Pays des Gens Heureux, comme on accepte les revendications – c’est normal, c’est normal, il faut que chacun s’exprime – et comme on encourage le dialogue social.

D’ailleurs, Charque a pour projet de déposer un accord sur l’implantation d’équipe de suppléance le week-end. Et pour ça, il lui faut un délégué syndical. Arlette sera parfaite en approbatrice de l’augmentation du pouvoir d’achat.

 

« Madame A. est demandée à l’Administration ! Madame A. est demandée à l’Administration !»

Arlette traîne des pieds dans les réserves et manifeste sa mauvaise humeur en shootant dans un carton au milieu du couloir de circulation.

Mauvais rangements, racks surchargés, palettes qui menacent d’effondrement, des allées de circulation sans séparation piétons, des Manitous conduits à toute allure par de jeunes intérimaires qui se passent de klaxonner. Et toujours pas de comité d’hygiène et sécurité dans cette putain de boite.

Le carton se renverse et découvre des dvd vendus par lots de trois.

Arlette soupire, remet le carton sur les dvd, crache dessus, pointe le majeur vers la caméra, et articule silencieusement : « Caramba, encore raté ! ».

 

-         monsieur Dégé vous attend, susurre Carole, la secrétaire du pôle administratif.

La caution sociale entre dans le bureau, et s’affaisse sur le fauteuil qui fait face à Dégé.

On dirait un troll, qu’elle se dit. Arlette n’a jamais vu de troll, mais quand même.

Dégé est penché sur un dossier de photos qu’il feuillette d’un air ennuyé.

Arlette résiste à la tentation de se pencher pour regarder les pieds du troll sous son bureau.

Elle attend qu’il commence.

-         dites ma chère Arlette – c’est comme ça qu’il parle, Dégé, quand il veut marquer un peu de distance méprisante avec son vis-à-vis – ma chère Arlette, vous n’êtes pas sans ignorer que des bandes de … de rôdeurs viennent envahir nos poubelles et piller leur contenu ?

Arlette ne répond pas. Elle est en train de se demander si elle préfère que Dégé soit lapidaire et blessant direct, ou qu’il soit mielleux et détourné.

-         il apparaît qu’ils ont monté une coordination, les Gueux de la Banlieue Rouge. Vous êtes au courant ?

-         bah oui.

-         Mais, vous les connaissez ?

-         Bah non.

Arlette a choisi une attitude minimaliste.

-         mais vous ne voyez pas qu’ils gênent vos luttes ? Pourquoi sans travailler, ils auraient accès à nos produits ? Alors que nos clients les paient, sans parler de nos salariés, n’est ce pas ?

-         heuuuu

-         si vous êtes au courant de leurs projets, il serait des intérêts des salariés que vous m’en parliez, ma petite Arlette. Pour l’instant, nous sommes désarçonnés par ces attaques contre la propriété privée, mais nous envisageons de mettre en œuvre des produits d’éloignement.

-         Hein ?

-         Oui enfin, vous voyez ! ne soyez pas naïve : nous allons devoir arroser les poubelles d’eau de javel, pour rendre impropre à la consommation nos déchets. Ce sont nos déchets, nous en sommes responsable voyez vous ?

-         Bien entendu, je vous en parle sous le sceau du confidentiel, mais ne venez pas après me reprocher d’aggraver les conditions de travail des employés des réserves. J’ai budgété des masques respiratoires, d’ailleurs, d’ores et déjà.

-         Des masques ??

-         Je compte sur vous, si par hasard vous connaissez cette coordination de Gueux, pour faire en sorte qu’ils évitent de surcharger les tâches de nos salariés, ma chère Arlette.

-         Mais enfin, pourquoi vous ne laissez tout simplement pas la Coordination tranquille ? vous savez que ce sont des gens qui n’ont pas de boulot, qui ont peut être de la famille à nourrir et qui …

-         Ma petite Arlette, votre problème, c’est que vous ne faites pas la différence entre la compassion et le compassionnel. Si la première est une vertu, qui fait honneur a celui qui en manifeste, la compassion devient un réflexe, et est même très néfaste lorsqu’elle se substitue à la réflexion politique.

-         Hein ?

-         Mais oui ma petite Arlette, le compassionnel ne guérit pas le mal, il ne fait que le recouvrir d’un voile sombre et nébuleux, le museler sous des pleurs inutiles et dissonants.

-         Ca sera tout, ajoute Dégé, en agitant ses jambes sous sa chaise et en refermant le dossier de photos.

Dans le hangar qui sert de QG à la Coordination des Gueux de la Banlieue Rouge , Nic, le leader, fait le point tout en distribuant des bières aux autres membres du Comité.

-         t’as que des Kro ? demande Olivier.

-         Ouais ben passe commande la prochaine fois ! réplique le patron des lieux.

-         On est ici pour organiser la diffusion de cette pétition, reprend Nic en brandissant un paquet de feuilles.

Mart, Dom, L.Mome, Omer et Frane s’emparent des tracts et les parcourent.

-         mais ça veut dire quoi, « halte à la propagation des HD dans les poubelles des gros » ? demande L.Mome.

-         c’est les Hautement Dangereux. C’est le Comité des Médecins du Travail Solidaires qui m’a signalé que ça se faisait : ces salauds versent des produits chimiques dangereux dans les poubelles pour ne pas qu’on les pille.

-         Ah bon ?? mais ça se fait ?

-         L.Mome, soupire Nic, est ce que tu es pour que les Gueux s’intoxiquent à cause de ces richards qui ne veulent pas qu’on fouille dans leurs poubelles ?

-         Ben non mais …

-         Arrête de discuter après les virgules. Ne te trompe pas de combat !

Trois revendications sont présentes dans la pétition. Il s’agissait de dénoncer la présence de produits hautement dangereux dans les bennes, de revendiquer le placement des poubelles hors de l’enceinte de l’hyper marché à des créneaux horaires négociés avec la Coordination des Gueux, et last but not least, comme avait ajouté fièrement Nic en fin de pétition, de réclamer le départ immédiat de Charque.

-         A qui tu veux faire signer cette pétition ? demande Mart la bouche pleine d’un sandwich à la merguez.

-         Ben aux clients pardi ! répond Nic. Finis ta merguez et signe aussi ! Mais auparavant, demandons un rendez-vous au boss.

 

C’est comme ça qu’une délégation de la Coordination des Gueux traverse la cour des livraisons, longe les quais le long desquels sont rangées les bennes, sagement alignées par ordre alphabétique.

C’est dans la benne J qu’ils l’ont trouvée.

 

Elle mesure 51 centimètres, a des grands yeux noirs bridés, tend un poing fermé sur son désespoir, et est mauve de colère.

 

Dégé voulait être le seul parrain, mais comme Nic a menacé d’une pétition, ils se sont partagé l’éducation de la Reine des Poubelles.

Evidemment, la légende de sa naissance n’a pas toujours été facile à assumer, pour la Reine des Poubelles.

Néanmoins, au vu des différentes périodes traversées notamment lors de son adolescence, dont la période assez pénible, pour ses parrains, des gardes robes Kill Bill, les épreuves endurées lui ont fortifié le caractère.

Il n’est pas rare de la voir traverser crânement le Paradiz avec une cravache à la main et un piercing à la narine droite.

 

Chez Dégé, elle a appris des recettes culinaires et l’art de la photo. Elle a aussi pris goût à la littérature pornographique, allez comprendre.

Chez Nic, elle a compris tous les mécanismes des luttes sociales et est capable de descendre jusqu’à huit demis en énumérant les stratégies militantes recensées à ce jour, de la pétition à la grève de la soif.

 

La Reine des Poubelles  a fait carrière comme manager chez McDo. A trente deux ans, elle a déclaré un ulcère à l’estomac permanent, qu’elle soignera avec des séances de reiki. Elle finira par coucher avec le guérisseur.

 

Devant les portails de la cour de Paradiz, cinq poubelles jaunes sont alignées en début de nuit les jours impairs, cinq poubelles bleues les jours pairs.

La délégation menée par Nic a eu gain de cause sur la libre disposition, mais pour moitié : il s’agissait d’éviter la mise à disposition massive afin d’éviter l’appel d’air qu’elle pourrait produire.

Le dialogue social a produit ses effets.

Charque n’est parti que pour diriger un Paradiz plus grand. Il a été remplacé par Xavier B., qui a la réputation d’être ouvert aux négociations.

Arlette est partie à la retraite, elle a ouvert une soupe populaire qui accueille les sans abris avec leurs animaux : il n’y a pas de raison de ne pas aider ceux qui aiment les animaux, non plus.

Dégé attend avec une certaine impatience mais secrètement, la venue de petits enfants, même aux yeux bridés. Du moment qu’ils ne sont pas portés sur la cravache.

 

Au loin, gyrophare allumé et tournant, arrive le camion benne de la commune.

Courant à coté de poubelles en poubelles, des africains très noirs et portant des bonnets de laine colorés s’échangent des propos que nul ne comprend.

 

 

Audine

 

01.05.2008

Bling! Blang! Bling! Bang! Crrrash! Boum!

Ce type est barjot.

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Il voit de "talibans" menacer la Tunisie.

Il voit Ben Ali comme un type qui fait avancer la démocratisation de son pays
(et les tunisiens en sont sans doute tellement content qu'ils le réélisent toujours à 99% et quelques).

Il voit l'espace des liberté s'aggrandir dans ce pays
(les homos, les femmes, les journalistes, la ligue des droits de l'homme semblent pourtant en douter légérement).

Il estime que la France détient "l'intelligence" et la Tunisie la "force de travail"...

Franchement, là, ça n'est plus possible.

Je ne suis pas le seul à le penser :

Le "baromètre TNS/Sofres-Le Figaro magazine"
- qu'on ne peut soupçonner de gauchisme -
nous apprend que la côte de confiance du gars à encore perdu 5% en avril,
et qu'il ne rassemble plus que 32% de français lui faisant confiance.
En septembre ils étaient 64%!
C'est un record après un an de présidence seulement.

La suite de l'enquête est proprement hallucinante :

92% des sondés trouvent inefficace son "action en matière de lutte contre la hausse des prix".
(C'est un score à la Ben Ali, mais à l'envers!)

70% encore, jugent inefficace "la lutte contre le chômage",
dont les chiffres (officiels, évidemment...) sont pourtant à la baisse.

81% (+7 pts) pensent que les choses "ont tendance à aller plus mal" rapport à la façon "dont évolue la France".

55% (+8 pts) craignent que les problèmes risquent d'entraîner "le recours aux affrontements et à la violence".

Logiquement, ils sont donc 73% (+11 pts) à envisager "beaucoup de conflits sociaux dans les deux ou trois mois à venir".

A-t-on déjà vu sondage plus clair et plus fracassant?

Alors que se passe-t-il?
Notre type à déjà vu sa côte de confiance s'écrouler,
et s'est déjà pris une veste sévère aux municipales.

Mais de quoi parle-t-il?
D'accélération des réformes!
Les Français sont paraît-ils impatient qu'il les fasse...
Pourtant ce sondage, s'ajoutant à tant d'autres, démontre le contraire.

Franchement, je ne me réjouis même pas.
Et je me demande bien vers quel avenir on va.

Mais on y va à toute vitesse.




Doudourou

Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (2) - Antoine

Antoine prépare le manger que sa sœur Georgette lui apporte, un jour sur deux, pour ne pas qu’il meure de faim.

Il verse les lentilles saucisse dans une casserole au fond difforme, et la pose sur un feu de la cuisinière.

A coté, trône le Four à Microndes. Ses neveux lui ont offert de force. Antoine, pour l’inaugurer, avait réchauffé un plat recouvert d’un opercule en alu, ça s’était mis à crépiter pire que le bouquet final du 14 Juillet, mais il avait eu le réflexe d’appuyer sur stop. Puis une autre fois, il avait placé une assiette de pâtes à la sauce tomate, et ça avait explosé partout, plein de tâches rouges partout, qui avaient séché. Antoine ne les avait pas grattées, il trouve les ondes sournoises. Il n’y comprend rien dans les vitesses.

 

Pendant que ça mijote, Antoine décide d’aller pisser.

Il s’est rendu compte qu’il maîtrise de moins en moins ses émissions. Il prend des précautions d’avance. Ca l’occupe.

Il traîne ses charentaises dans le couloir.

Pendant qu’il y est, il examine les traces sur le papier hygiénique. Toujours du sang.

Ca lui est déjà arrivé, au temps de Simone. Il était allé voir le toubib, qui l’avait envoyé chez un gastrologue, ou quelqu’un comme ça. On lui avait fait un examen des boyaux. Vraiment charmant. Finalement, c’était des hémorroïdes.

Mais cette fois, Antoine a un cancer du colon.

Il ne veut pas le savoir.

Hors de question qu’il retourne se faire examiner les boyaux.

Plutôt crever.

Plutôt crever, qu’il dit à la cuvette.

 

Il retourne vers la cuisine.

Il n’a pas faim. Mais s’il ne mange pas un peu, sa sœur lui fait la leçon. Elle se prend pour leur mère. Elle se sent investie d’une mission. Enfin.

Lui il mangerait bien seulement un repas sur trois, par exemple. Mais elle surveille, elle voit la vaisselle, elle voit la poubelle, pour un peu, elle voit ses boyaux.

Elle essaie de lui refiler de la viande. Mais lui ça le dégoûte, alors elle ruse, elle fait des hachis, introduit des morceaux dans les légumes, dans les sauces.

Parfois, Antoine met des heures à digérer. La nuit, ça le réveille, il s’assoit sur son lit et sort d’un seul coup un rot énorme, tellement énorme que quasiment il en est fier. Et puis ça ne dérange plus Simone.

 

Il prend le pain, et le pose maladroitement sur la table en formica bleu. Comme la miche s’installe dessus dessous, il la retourne. Antoine n’est pas superstitieux. C’est juste qu’on ne sait jamais. On sait jamais, qu’il dit à la miche.

Avec son Opinel, il creuse une croix dans la croûte du dessus du pain.

Il prend la casserole et la pose sur un carreau décoré d’un dessin de thym et de laurier et s’assoit sur la chaise. Ca craque.

Ca craque les genoux, qu’il dit à son assiette.

Devant lui, l’assiette, une fourchette, son Opinel, une serviette de table à carreaux blancs et rouges serrée dans un rond en bois, un verre et le cubi de Faugère.

C’est du Faugère de la coopérative. Ça n’est pas qu’il est très bon, mais Antoine n’arrive plus bien à déboucher les bouteilles de vin. Et puis il ne va pas demander à sa sœur. Plutôt crever.

 

Ses médicaments sont au centre de son assiette. Trois différents. Antoine ne sait plus à quoi ils servent. Certains sont dans des flacons foncés comme des lunettes de soleil. Les flacons sont refermés par un chapeau qui a un trop petit rebord. Antoine ne peut l’ouvrir, la plupart du temps. Quand il y arrive, il met quelques cachets dans la poubelle, pour que Georgette voie que le niveau baisse.

Il renifle et passe sa manche sur son nez.

 

Antoine se demande s’il va aller à la pétanque.

Il n’a pas trop envie.

Déjà son pote Marcel, un tireur de haute réputation, le Roi des Carreaux, son pote Marcel n’y est plus.

Il avait résisté des mois et des mois à sa femme, qui voulait déménager dans une maison pour vieux. Puis il avait cédé. Deux semaines avant d’y entrer, il est mort. Sacré Marcel.

Et puis ses jambes se rappellent à lui.

Antoine était réparateur de machines à écrire au Crédit Lyonnais. Les machines à écrire, ça le connaît. Les Olivetti, les Japy et les Olympia, il les réparait à la pelle. Un jour, il était dans l’ascenseur de l’agence régionale avec tout un chariot de machines. Ca pesait le poids d’un âne mort. A cinquante centimètres de sa fin de course, l’ascenseur a lâché. Bing ! Le chariot est venu percuter Antoine et lui a fracturé les deux jambes.

Quand Antoine avait fini de déjeuner avec Simone et qu’il allait retrouver Marcel pour jouer en doublette, et même si le temps était humide, il ne les sentait pas, ses jambes.

Là, ça n’est plus la même sérénade. Et les autres l’agacent. Toutes ces considérations sur les boules, les Obut c’est mieux, non c’est les Boule Noire, les JB … Faut les voir, avec leur ramasse boules, Antoine il craque des genoux, mais jamais il ne se servira d’un ramasse boules. Ca fait trop pédé.

Ca fait trop pédé, qu’il grommelle à son verre en vidant le fond.

 

Parfois, Antoine traîne derrière l’immeuble, au coin des chats. Il leur refile le frichti de Georgette. Ils ont l’air d’apprécier, eux.

Antoine arrive en retard au boulodrome, et il dit qu’il ne s’est pas aperçu de l’heure.

Alors les autres lui disent « t’es un peu cariclot » et lui, il laisse dire.

 

Antoine sort son paquet de Drum du tiroir de la table.

Il se roule maladroitement une cigarette.

Une fois, alors qu’il jardinait dans le potager, il a entendu ses neveux dire à leurs copains que « l’Antoine, il en fume», la preuve, les coquelicots du jardin et puis il avait fait l’Indochine. Ca prouve.

Antoine, qui comptait se débarrasser des fleurs, les avait laissées. Mais le Faugère lui suffit.

C’est juste qu’il aimait bien l’idée d’impressionner les minots.

En crachouillant des brins de tabac, Antoine regarde le cadre où figure la photo de Simone. Il retourne tout le temps le cadre, ça lui porte trop peine de voir Simone. Chaque fois, Georgette la remet à l’endroit, elle est choquée. Antoine lui, ne veut pas que Simone le voit.

 

Antoine tire sur la tige.

Il est de plus en plus malhabile avec son papier et son tabac à rouler.

Mais il est hors de question d’acheter une machine ridicule à rouler, là. Et encore moins des cigarettes toutes faites. Ca fait trop pédé. Plutôt crever.

Plutôt crever, qu’il dit au cadre de Simone.

 

 

 

Audine

27.04.2008

Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour (1) - Thomas

Thomas fait des raies dans sa purée puis les efface. C’est trop nul les raies. Il creuse une grotte au bord du cratère. C’est la maison de l’explorateur, celui qui ira chercher de nouvelles terres avec son chien. A cause des meutes de la faim, il doit chercher des nouvelles terres.

« Thomas, dépêche toi de manger avant que ça soit froid ! » lui jette sa mère, et le pied de Thomas part en pendule cogner contre Pacha. Même pas fait exprès. Pacha se pousse et fait tomber le tabouret et il s’en va en baillant l’air de rien, la queue hochant.

« Mais qu’est ce que tu fais là toi !! ». Sa mère dispute le chien mais jamais il lui répond. Souvent sa mère parle sans qu’on lui réponde mais pas toujours. Thomas a fait la liste dans sa tête. La voiture ne répond pas mais lui obéit. Pacha ne lui répond pas. Son père des fois non. Des fois, il bouge la porte très fort et dit « fais chier ».

Quand sa mère l’appelle Thomas, c’est que C’est Pas le Moment.

Là par exemple, C’est Pas le Moment.

Thomas avale sa purée. Purée caca boudin.

Il n’a jamais mangé de boudin mais il sait qu’il n’aime pas ça. Il sait que c’est du sang d’animal. La crème de marron non plus il n’aime pas, même si c’est pas du sang, mais ça colle trop la langue.

Thomas dit qu’il veut deux petits suisses à la fraise en dessert et sa mère lui pose devant avec la petite cuillère cadeau du magasin de surgelés. Son manche est rouge et tout en virages et c’est la sienne, de petite cuillère. Il préfère les petits suisses en tube ou ceux avec une paille mais sa mère ne veut pas en acheter.

Thomas finit son verre Tintin, rote et dit pardon et sa mère dit « tu peux sortir de table ».

 

Dans le couloir qui mène à sa chambre, Thomas longe le mur droit de coté, face à l’autre mur, mais sans regarder les masques. Il fait des pas chassés, il en faut cinq pour passer les masques. Les masques c’est des figures que ses parents ont rapportées de leurs voyages. Mais Thomas se méfie. Il serait presque ami avec la tête ronde et les yeux plissés qui rient, la moustache rigolote, et les cheveux roses qui pendent de chaque coté et qu’il n’a jamais osé toucher. Les autres sont vaguement inquiétants. Un tout blanc est décoré de paillettes dorées, et plein de tissus blanc et argenté, un autre est marron foncé, il fronce les sourcils, il a une barbichette pointue, on dirait des poils de noix de coco. Thomas a déjà mangé de la noix de coco mais pour faire plaisir à son père parce que ce n’est pas très bon. Il y en a un autre moitié marron moitié blanc, la bouche est du coté marron mais est peinte en blanc, et il a un bout de tissus comme du sac de pommes de terre qui lui sert de barbe et un autre enroulé qui lui sert de chapeau.

C’est surtout parce qu’ils n’ont pas d’yeux que Thomas se méfie. Déjà que des fois on leur vole leurs rames, Thomas ne veut pas que les figures soient en colère pour leurs yeux.

 

Thomas appuie sur la poignée de la porte des WC. Elle est un peu dure et fait mal aux doigts.

Il rentre et ne touche pas au verrou, sa mère ne veut pas. Il s’assoit sur la cuvette et regarde les dessins du carrelage par terre. Il cherche l’ours familier, et la corvette qu’il a repérée récemment. Maintenant il peut la voir, avant il ne savait pas ce que c’est, une corvette.

Il tire un peu fort sur le papier, alors il prend le grand bout. Il se lève, s’essuie et regarde les traces. Le fait est que ça n’est pas du tout le même sale que dans le nez. Les différentes sortes de sale sont un Mystère qu’il n’a pas encore résolu. Il étale un peu de trace sur la paroi de la cuvette, et ça fait une fusée.

Vite, il se reculotte, tire la chasse, et repart.