20.04.2008

La Lamentation du Prépuce

1985928203.gifLa Lamentation du prépuce

Shalom AUSLANDER

Traduit par Bernard COHEN

Février 2008

Belfond Etranger - Littérature étrangère

19 € - 312 p.

 

 

 

   

Salut les biloutes,

Je prends enfin le clavier pour une petite note, afin de vous présenter le coup de cœur littéraire du moment (rien que ça). Je suis du genre peine-à-rire quand je lis des romans, oui, un  peu trop (f)rigide de ce côté-là … Mais c’est arrivé dernièrement ! Alleluia ! Un vrai miracle !

 

L’heureux élu est le premier roman traduit de Shalom Auslander. Amplement autobiographique, ce roman décrit des souvenirs d’enfance de Shalom, élevé dans une famille (très) juive orthodoxe, entrecoupés des répercutions qu’elle a eue sur sa vie d’adulte.

La comparaison avec « Portnoy et son compexe » de Philip Roth semble inévitable, bien qu’elle agace fortement l’auteur… mais, je vous rassure, ces romans sont radicalement différents. Si Portnoy se rebellait aussi contre les traditions, il était surtout focalisé sur son kiki. De son côté, Auslander ne remet jamais en cause l’existence de Dieu, même s’il n’est plus réellement pratiquant. Le Tout Puissant devient le personnage secondaire du roman, par l’existence de nombreuses interpellations du héros.  Ravagé par la paranoïa, il est persuadé qu’il devra payer pour tous les écarts de conduites qu’il a réalisés. Vient l’annonce de la naissance de son premier enfant, un fils, et le difficile choix de le circoncire, ou non. D’une part, il essaie d’échapper à la tradition, à la pression familiale, d’autre part, il est terrorisé à l’idée que Dieu puisse lui reprendre l’enfant s’il refuse de procéder à cette cérémonie. On assiste alors à un véritable bras de fer entre son envie de quitter une bonne fois pour toute tous les rites qui ont fait de lui un homme craintif et dépressif et ce Dieu qui ne semble pas vouloir le laisser en paix.

 

Certaines scènes sont extrêmement drôles, pour n’en citer qu’une, le concours de bénédictions au début du roman. Mais ce rire est parfois jaune … l’enfant est dans une telle terreur de Dieu qu’il prend toutes les recommandations au pied de la lettre : il sait par exemple que jusqu’à 13 ans, le père est responsable des actions de son fils. Le jeune Shalom blasphème dans l’espoir que Dieu tue son père qui a un penchant un peu trop prononcé pour la boisson.

 

Le dénouement du roman est aussi une belle surprise, puisqu’il prolonge une certaine absurdité qui s’acharne contre ce pauvre personnage. Au final, je le recommande à tous ceux qui sont un peu minés par l’actualité…d’autant plus que le roman a l’avantage de distraire tout en ayant un fond on ne peut plus sérieux.

 

Un extrait, y’a que ça de vrai :

 

-C’est un garçon, a déclaré l’infirmière.

Orli m’a lancé un sourire.

- Un quoi ? ai-je fait.

- Un garçon.

- Vous êtes sûre ?

Je me suis penché par-dessus Orli pour scruter le moniteur.

- Oh oui, pas de doute monsieur.

- Ca ressemble à une fille, ai-je dit.

- Tu t’appuies sur mon ventre, m’a informé Orli.

- Je fais ça depuis 10 ans, m’a informé l’infirmière. C’est un garçon.

L’infirmière à montré une sorte de tâche floue et blanche sur l’écran.

- Un garçon, a-t-elle déclaré, péremptoire. Je peux appeler un médecin si vous voulez un deuxième avis.

-Non, ça va, a tranché Orli.

L’infirmière a poussé le moniteur de côté et s’est levée.

- Vous vouliez une fille, c’est ça ? – Elle a tendu quelques serviettes en papier à Orli pour qu’elle s’essuie le gel sur son estomac. – Les garçons sont plus faciles à élever.

- Peut-être, ai-je dit, mais les filles on n’a rien besoin de leur couper.

   C’était exactement ce que j’avais redouté. Si je n’avais pas été convaincu que Dieu était un enfoiré qui passait son temps à trouver les angles les plus désopilants pour me baiser, j’aurais même prié pour avoir une fille, tout en sachant que si je l’avais fait, il m’aurait donné un garçon à tous les coups. J’aurais pu essayer aussi le coup de l’intox psychologique – prier pour un garçon afin d’avoir une fille – mais il était pratiquement assuré qu’il verrait le truc venir et qu’il me donnerait deux garçons, des jumeaux, rien que pour me niquer et pour que les gens s’extasient : « Oh, quelle bénédiction ! ». Et c’en serait une, bien entendu, mais je serais alors le seul à connaître la vérité, la  combinaison de chromosomes, la malveillance qu’il y aurait derrière, bénédiction ou pas, et alors je me fâcherais tout rouge et je prendrais la résolution de ne circoncire ni l’un, ni l’autre, juste pour narguer le Fils de Pute, sauf qu’il m’entendrait penser, percerait mes plans à jour et en ferait des siamois, réunis par le prépuce, ha, ha, ha, la bonne blague, de sorte que je n’aurais pas le choix que de les couper et la punition viendrait évidemment avec l’une ces mises en garde obliques dont il raffole tellement : « Respecte Mon alliance avec Abraham ou bien ces gosses se pisseront dessus réciproquement pour le restant de leur vie » ou encore « Si tu le les lies pas à Moi, Je les lierai à jamais l’un à l’autre». Quoique, maintenant que j’y pense, ce serait la situation idéale : pas le truc de pisser l’un sur l’autre mais leur prépuces soudés, car je n’aurais pas d’autres choix que de les circoncire, ou plutôt les médecins le  feraient d’eux-mêmes à l’hôpital  et je n’aurais même pas à prendre la décision.

Récupérant son dossier, l’infirmière s’est dirigée vers la porte.

- Si ça peut aider, m’a-t-elle lancé, ils ne sentent pas la douleur à cet âge.

- Merci. Ca n’aide pas.

- Je sais, a-t-elle rétorqué